Combrée : deux siècles d’éducation racontés en bande dessinée
Fondée en 1810 dans un presbytère du Haut-Anjou, l’Institution libre de Combrée a formé des générations d’élèves avant de fermer ses portes en 2005. Alors qu’une bande dessinée retrace aujourd’hui cette aventure éducative hors du commun, Loïc Dusseau, président de l’Amicale des anciens élèves et amis de Combrée, revient sur deux siècles d’histoire, sur cet étonnant « esprit combréen », mais aussi sur les pages plus sombres de l’établissement.
2021 RCF Anjou - Construit dans les années 1860 sur une colline, le collège de Combrée fait plus de 11 000 m²Il suffit d’emprunter la route entre Angers et Rennes pour l’apercevoir. Dressée sur sa hauteur, avec sa longue façade et sa monumentale chapelle néogothique, l’ancienne Institution libre de Combrée semble presque disproportionnée au regard du bourg du Haut-Anjou qui l’a vue naître. Pendant près de deux siècles, des générations d’élèves ont pourtant vécu, étudié et parfois grandi derrière ses murs.
Une histoire qui débute modestement en 1810 avec un jeune prêtre, l’abbé François Drouet. « Il avait une vraie vocation d’enseignant », raconte Loïc Dusseau, président de l’Amicale des anciens élèves et amis de Combrée. Alors qu’il travaillait au petit séminaire de Beaupréau avec l’abbé Urbain Mongazon, son caractère entreprenant aurait fini par embarrasser son supérieur. « Mongazon a demandé à l’évêque de l’en débarrasser en le faisant nommer, le plus loin du monde, à Combrée ! », sourit Loïc Dusseau.
D’un presbytère à un petit séminaire
Nommé curé de Combrée, François Drouet découvre un immense presbytère. Il décide presque immédiatement d’y accueillir des élèves. L’époque est particulière. La Révolution et les guerres de Vendée ne sont pas loin. La propre famille de Drouet en a souffert : le moulin de son père avait été dévasté lors du passage des colonnes infernales. François Drouet avait lui-même participé à sa reconstruction.
Cette expérience manuelle lui sera précieuse : « Il était non seulement un enseignant, mais aussi un manuel », souligne Loïc Dusseau. Le prêtre transforme et agrandit progressivement son presbytère pour y recevoir toujours davantage d’élèves.
L’entreprise prend rapidement une dimension diocésaine. L’évêque d’Angers, impressionné par l’enseignement qui y est dispensé, décide de soutenir l’établissement. En 1823, Combrée devient officiellement un petit séminaire diocésain. Pour cela, explique Loïc Dusseau, les constructions réalisées par Drouet sont données à l’évêque d’Angers : « C’était un peu le passe-passe juridique de l’époque pour pouvoir approuver cette instruction à Combrée. »
La vocation du lieu ne se limite pourtant pas à la formation des futurs prêtres. « Tous ceux qui passaient par le petit séminaire ne devenaient pas nécessairement curés », rappelle le président de l’Amicale. Le statut permet surtout à des prêtres d'y dispenser leur enseignement.
Combrée profite même, paradoxalement, des difficultés de son grand rival de Beaupréau. Lorsque le petit séminaire de ce dernier est supprimé en 1830, ses élèves rejoignent Combrée. « Cela a porté à plus de 300 élèves le petit séminaire de Combrée », explique Loïc Dusseau.
Une vitrine de l’enseignement catholique
Le milieu du XIXe siècle ouvre une nouvelle époque. Grâce à la liberté d’enseignement, Combrée devient une « Institution libre » et prend progressivement l’allure monumentale que nous lui connaissons.
Une figure joue alors un rôle décisif : Mgr Guillaume Angebault, évêque d’Angers. « C’est lui qui a financé la création du nouveau Combrée et de l’actuel Combrée », rappelle Loïc Dusseau. Entre 1854 et 1858 s’élèvent les nouveaux bâtiments. « Ce patrimoine extraordinaire qu’on peut voir aujourd’hui en allant d’Angers à Rennes, c’est lui qui l’a financé sur sa cassette personnelle. »
Au centre de cet ensemble se trouve l’imposante chapelle néogothique. « C’est le cœur de l’établissement », insiste l’ancien élève. Son inauguration constitue alors un événement considérable, attirant de nombreux prélats, dont certains sont eux-mêmes d’anciens élèves.
Combrée devient ainsi l’une des vitrines de l’enseignement catholique en Anjou. Et ce rayonnement n’est pas sans susciter quelques rivalités dans une France où la question scolaire devient un sujet politique majeur.
Dans le Haut-Anjou, la concurrence avec Segré prend même une dimension symbolique. Combrée, la « blanche », catholique, fait face à une ville de Segré davantage identifiée au camp républicain. Pendant longtemps, explique Loïc Dusseau, « les gens qui voulaient suivre un enseignement un peu poussé allaient à Combrée nécessairement. C’était le collège et le lycée de toute la région ».
Lorsque Segré se dote finalement de son propre collège dans les années 1920, la rivalité s’inscrit jusque dans la pierre : selon Loïc Dusseau, sa façade aurait été conçue légèrement plus longue que celle de Combrée, « pour montrer que l’enseignement laïc pouvait être supérieur à l’enseignement catholique ».
« Combrée, c’est un vrai phénix »
L’établissement manque pourtant de disparaître dès la fin du XIXe siècle. À la mort de l’évêque propriétaire des bâtiments, Combrée est mis aux enchères.
« Combrée, c’est un vrai phénix », résume Loïc Dusseau.
L’émotion est immense. Plusieurs ventes sont organisées sans trouver d’acquéreur. Finalement, en 1892, le supérieur de Combrée, l’abbé Claude, et l’Amicale des anciens élèves imaginent une solution pour sauver l’établissement. Un prête-nom remporte les enchères. Lorsqu’on lui demande l’identité du nouveau propriétaire, il répond : « Vous inscrirez de nom de l’abbé Claude, supérieur de Combrée. »
Une association de propriétaires est alors constituée avec notamment des parents et anciens élèves. Cette indépendance permettra ensuite à l’établissement de traverser les grandes querelles religieuses du début du XXe siècle.
Combrée traverse également les guerres. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie des bâtiments est réquisitionnée pour servir d’hôpital. Malgré la mobilisation ou la captivité de nombreux professeurs, les cours se poursuivent. Des familles parisiennes choisissent même d’envoyer leurs enfants à Combrée, espérant les mettre davantage à l’abri à la campagne.
Des soutanes aux premières filles
Après-guerre, Combrée accompagne les transformations de la société française. Les prêtres enseignants deviennent moins nombreux et sont progressivement remplacés par des laïcs. L’établissement, longtemps exclusivement masculin, s’ouvre également aux filles.
« Il y a eu une fille, je crois, qui est rentrée en 1969. C’était la seule du collège », se souvient Loïc Dusseau. La mixité progresse ensuite rapidement et, au milieu des années 1980, Combrée accueille jusqu’à 750 élèves, dont de nombreux pensionnaires.
Mais le modèle qui avait fait sa force commence progressivement à s’essouffler. Le développement de l’offre scolaire, le recul de l’internat et la démocratisation du baccalauréat modifient les habitudes des familles.
S’ajoute une difficulté considérable : entretenir et mettre aux normes un ensemble monumental coûte cher. « Les bâtiments étaient propriété des élèves, en réalité. On n’avait pas énormément d’argent », explique Loïc Dusseau. Les exigences de sécurité nécessitent progressivement des investissements de plusieurs millions d’euros.
Le 29 juin 2005, après 195 années d’existence, l’Institution libre de Combrée ferme définitivement ses portes.
« Les anciens élèves n’imaginaient pas que ce soit possible d’arrêter. Ça a été un coup terrible », confie le président de l’Amicale.
« Ce lieu nous rassemble »
Plus de vingt ans après la fermeture, cet attachement demeure. Loïc Dusseau, qui a quitté Combrée en 1984, en est lui-même un exemple.
« Mes amis de 1984 de Combrée, je les ai encore aujourd’hui. On se voit encore et on partage encore nos souvenirs. »
L’Amicale réunit désormais des générations qui ont pourtant connu des établissements parfois très différents. « Dans mon conseil d’administration, j’ai des anciens élèves des années 60 jusqu’aux années 2000. Quand on se retrouve, tout le monde se tutoie entre anciens Combréens sans se connaître. »
Les règles, les professeurs et les méthodes éducatives ont changé, mais quelque chose demeure. « On a tous les mêmes souvenirs. C’est assez incroyable. Ce lieu, ce patrimoine est assez magique et nous rassemble. »
Un attachement qui n’empêche pas Loïc Dusseau de reconnaître que tous les anciens élèves ne partagent pas cette mémoire heureuse.
Une histoire qui comporte aussi des pages sombres
Depuis 2019, plusieurs plaintes et témoignages mettent en cause un ancien préfet de discipline pour des agressions sexuelles qui auraient été commises plusieurs décennies auparavant. Interrogé sur l’opportunité de célébrer aujourd’hui l’histoire de Combrée dans ce contexte, Loïc Dusseau refuse d’opposer les deux réalités.
« Ce n’est pas parce qu’effectivement il y a des taches comme celle-ci qu’on ne doit pas célébrer les éléments positifs », répond-il.
Il affirme également que l’Amicale entend assumer cette partie de l’histoire de l’établissement : « On est là pour rassembler les élèves qui ont passé de bons moments, d’autres de moins bons, et on les comprend. Mais, en tout cas, on exprime notre solidarité. »
Le président de l’Amicale appelle surtout les personnes qui estimeraient avoir été victimes à se manifester auprès de l’association ou de la justice : « Leur parole sera écoutée, sera entendue. [...] Nous sommes à leurs côtés. »
Une bande dessinée pour transmettre l’histoire
C’est dans ce contexte mémoriel complexe que l’Amicale a choisi de raconter les deux siècles de Combrée sous une forme inattendue : la bande dessinée.
L’idée naît en 2023 à l’initiative de Jean-Jacques Carré, vice-président de l’association. Plusieurs ouvrages historiques avaient déjà été consacrés à l’établissement, mais l’Amicale souhaitait toucher un public beaucoup plus large.
« Ce bâtiment est exceptionnel. Ce bâtiment est magique », insiste Loïc Dusseau. Et la bande dessinée permet, selon lui, de rendre cette histoire accessible « de 7 à 107 ans ». « C’est une façon un peu ludique de raconter l’histoire », explique-t-il, reconnaissant que l’album privilégie « les moments les plus heureux et les plus glorieux de Combrée ».
Car l’enjeu dépasse désormais les souvenirs des anciens élèves. Il s’agit de transmettre cette mémoire alors que le bâtiment lui-même s’apprête à connaître une nouvelle vie.
Après le départ de l’Épide, qui occupait une partie du site depuis la fermeture du collège, un nouveau projet prévoit notamment d’y installer des bureaux, des espaces de coworking, des logements, de la restauration, des ateliers et des activités de formation et de culture. L’ancienne chapelle doit être préservée et l’Amicale envisage d’y aménager un musée consacré à l’histoire de Combrée.
Plus de deux siècles après l’arrivée de l’abbé Drouet dans son immense presbytère, le « phénix » combréen pourrait donc renaître une nouvelle fois de ses cendres. L’école a disparu, mais ses bâtiments, ses souvenirs et cet étonnant esprit de corps continuent, eux, de rassembler ses anciens élèves.


Thomas Cauchebrais nous replonge dans le patrimoine, la culture et l'histoire de notre cher Anjou avec les meilleurs experts du département. Un hommage à ce riche trésor légué par ceux qui nous ont précédés..
