Christophe Mory |Le livre de la semaine : "Le Temps de l’obsolescence humaine" de Bruno Patino
À travers un court essai prophétique, son nouvel ouvrage intitulé Le Temps de l’obsolescence humaine, Bruno Patino dépeint la révolution technologique telle qu’il l’entend : « Le remplacement est déjà à l’œuvre ». Analyse de Christophe Mory.
Couverture de "Le temps de l'obsolescence humaine" de Bruno Patino, Edition Grasset ©DRAprès les vifs succès de : La Civilisation du poisson rouge et de Submersion, Bruno Patino, ancien patron de l’information à Radio France et actuel président de la chaîne Arte, poursuit sa réflexion et son cri d’alarme sur le changement de civilisation : l’invasion de l’Intelligence artificielle.
Une révolution technologique en trois actes
Pour Bruno Patino, la révolution technologique se joue en trois actes : « l’ère de l’accès (la copie illimitée), l’ère de la propagation (le partage sans limites) et désormais l’ère de l’imbrication : celles des Intelligences artificielles (…) Les robots sont omniprésents sur le réseau, les Intelligences artificielles se préparent à l’être dans nos vies. Nous assistons à leur multiplication, fascinés et inquiets, ne sachant s’il nous faut redouter le remplacement ou souhaiter le dépassement, ou, à l’inverse, accepter le remplacement pour mieux refuser le dépassement. Le remplacement est déjà à l’œuvre. Nul aujourd’hui ne peut prédire où il s’arrêtera. »
En 2024, les robots ont assuré plus de la moitié (51%) du trafic d’internet. Nous sommes passés de l’économie de l’attention à l’économie de la relation. « L’économie de l’attention a ainsi structuré la sphère publique. L’économie de la relation, elle, va dessiner notre sphère privée. (…) L’économie de l’attention ciblait notre temps. L’économie de la relation cible notre curiosité » précise l’auteur.
« La connexion provoque une épidémie de solitude et d’isolement »
Tout concourt à la relation et tout enferme dans la solitude : « La connexion provoque une épidémie de solitude et d’isolement. (…) Nous errons, chargés de solitude, au milieu de la multitude » écrit-il encore. « Nous hurlons dans les déserts notre immense solitude. Avec les agents d’IA, l’humain n’aurait plus besoin des autres pour vaincre la solitude qui l’accable ».
Nous pouvons aussi parler d’une fatigue collective. Selon Bruno Patino, « Dans le monde qui s’ouvre à nous, ce qui n’est pas mesuré n’existe pas. La quantification de nous-mêmes a fait de nos individualités quantité négligeable ». Et encore : « En réalité, le registre permanent de nos actes et de nos pensées rend possible leur comparaison avec ceux et celles des autres, et nous a fait rentrer dans une compétition sans fin ».
Notre accoutumance aura réduit au silence notre absence de consentement.
La mainmise des GAFAM est source d’inquiétude : les états ne peuvent plus nous protéger. Sans doute faudrait-il installer un contrepouvoir ? : « Sans contre-pouvoir politique, nous laissons à ceux qui paramètrent nos outils un pouvoir démiurgique. Dieu a peut-être fait l’homme à son image, mais voulons-nous désormais que les IA fassent l’humanité à leur image ? » affirme l'auteur.
Un droit international pour encadrer les IA et leurs usages ?
Pour Bruno Patino, c’est utopique. La force techno-capitaliste imprègne chaque objet qui nous entourent et concourt à l’enrichissement considérable de quelques-uns. Le Sapiens quitte la scène au profit de l’Homo numericus non pas encouragé mais poussé par les grandes firmes comme Apple ou Google.
Et Bruno Patino établit un parallèle entre l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie et le travail de sape du DOGE dirigé par Elon Musk. Il parle même d’« autodafé numérique ». Vous n’imaginez pas combien de données ont été détruites par le DOGE : « Le 10 février 2025, la NSA, l’Agence de sécurité nationale des Etats Unis, a ainsi lancé "la grande suppression" , "the big delete". Pour complaire aux directives anti-diversité du président, l’agence a décidé de nettoyer ses 4000 pages Internet et ses bases de données de 27 mots désormais proscrits dont : racisme, biais, diversité, équité, genre, féminisme, inclusion, injustice, etc. En d’autres termes : les agents d’Intelligence artificielles se préparent à devenir ceux qui nous guident dans notre rapport au monde. »
L’ère de Gutenberg est définitivement dépassée. Mais la conclusion insiste sur la nécessité de la lecture et de l’écriture (écriture manuscrite, évidemment !). Elle ouvre sur une lueur d’espoir car enfin nous avons les outils : du papier et un stylo et un livre. Ça peut encore servir…
Sur le même sujet, lire aussi l'essai de Mazarine M. Lingot, Inappropriable, ce que l'IA fait à l'humain (éd. Climats).


Chaque jeudi à 8h44, Christophe Mory présente le livre de la semaine.




