Ces femmes libres du haut Moyen Âge
Le haut Moyen Âge est une période de l'histoire souvent délaissée. Or, lorsque l'on s'y intéresse, on apprend par exemple que "les femmes ont plus de droits au Xe siècle qu’elles n’en ont au XIXe", selon l'historienne Justine Audebrand. Comment expliquer que, dans la période trouble qui a suivi l'effondrement de l'Empire romain, un certain nombre de femmes ont pu choisir leur destinée. Qui sont ces femmes libres du haut Moyen Âge ?
Rogier van der Weyden, Portrait d'une femme (v. 1440) ©Wikimédia CommonsQui connaît la vie de Dhuoda, de Radegonde, d’Æthelflæd ? Le haut Moyen Âge, c'est-à-dire les six siècles qui suivent la fin de l’Empire romain, constitue souvent le parent pauvre de l’histoire. Or il y a beaucoup de choses à découvrir de cette époque. Notamment au sujet des femmes. "Il me semble que les femmes ont plus de droits au Xe siècle qu’elles n’en ont au XIXe", affirme Justine Audebrand, historienne, spécialiste de l'histoire de la famille et du genre au début du Moyen Âge, auteure de "La vie des femmes au Moyen Âge - Une autre histoire, VIe - XIe siècle" (éd. Perrin, 2026).
Vivre après la chute de l'Empire romain
L’Empire romain ne s’est pas effondré d’un coup d’un seul en 476, comme le rappelle l’historienne. À mesure que des chefs barbares ont été intégrés à l’armée romaine, des "peuples fédérés" comme on les a appelés, ont peu à peu rejoint l’Empire. Les "barbares" en question sont les peuples ne parlant ni latin ni grec que les Romaine ont désigné ainsi. "C’est une manière pour eux de mettre scène leur propre supériorité."
Au haut Moyen Âge, des royaumes se mettent en place aux marges de l’Empire. Il faut imaginer un monde aux frontières mouvantes, qui partage une culture commune héritée de l’Empire romain et surtout une même langue : le latin. On peut dire qu’elle est une langue vivante jusqu’en l’an 800. Justine Audebrand rappelle que c’est avec Charlemagne qu’elle "se sépare de plus en plus de la langue orale".
La société du haut Moyen Âge est traversée par une distinction de statuts : il y a les hommes et les femmes libres et celles et ceux qui ne le sont pas. "On est passé d’une forme d’esclavage romain très réglé au servage, qui est quand même quelque chose de différent", nous dit Justine Audebrand. Le passage de l’esclavage au servage fait l’objet de débats "extrêmement complexes".
Être une femme au premier Moyen Âge
Étudier la trajectoire d’une personne, homme ou femme, du haut Moyen Âge, c’est donc nécessairement se questionner sur le statut de cette personne : était-elle libre ou non de son destin ou bien appartenait-elle à quelqu’un ? Et si elle était libre, faisait-elle partie de l’élite ?
"Le droit romain a été adoucit par le christianisme et par les normes germaniques", assure Justine Audebrand. L’historienne rappelle combien le droit romain était "très patriarcal". "Le droit germanique, si tant est qu’il existe parce qu’il est pluriel, peu mis par écrit, est toujours patriarcal mais les femmes ont davantage de droits dans l’héritage."
Le christianisme est l’un des héritages du monde romain puisqu’il était devenu religion de l’Empire à la fin du IVe siècle. Le développement des monastères féminins, notamment au VIIe siècle, a permis à des femmes de trouver d‘autres formes de pouvoir. Quant au mariage, "c’est l’une des grandes idées de l’Église, vraiment théorisée à partir du IXe siècle, que les deux époux doivent consentir au mariage."
On estime que dans les premiers siècles du Moyen Âge, un ensemble de femmes avaient un statut de diaconesses et qu’elles étaient autorisées à servir à l’autel d’une manière ou d’une autre
Étudier les femmes du haut Moyen Âge à l’époque Metoo
Dans son ouvrage, Justine Audebrand s’intéresse aux destinées incroyables de ces femmes de l’aristocratie comme Frédégonde, Théodelinde ou Théophano, qui ont exercé un pouvoir politique, habituellement réservé aux hommes. Avec l’historienne, on apprend qui est Dhuoda, cette femme de lettres à qui l’on doit le seul ouvrage politique écrit par une femme laïque. En adressant à son fils des conseils d’ordre pieux, elle signe un véritable discours politique.
Justine Audebrand se passionne également pour la révolte des nonnes de Sainte-Croix de Poitiers, en 589. Une révolte sur fond de rivalité entre Basine et Chrodielde, deux femmes de la très haute aristocratie – on ne disait pas encore princesses à l’époque.
L’historienne s’intéresse aussi aux diaconesses. Ces femmes au sujet desquelles des commissions au Vatican tentent d’en savoir plus, vraisemblablement pour discerner ce qui peut être proposé aux femmes d’aujourd’hui dans l’Église. "On estime que dans les premiers siècles du Moyen Âge, un ensemble de femmes avaient un statut de diaconesses et qu’elles étaient autorisées à servir à l’autel d’une manière ou d’une autre."
Haut Moyen Âge : peut-on parler de patriarcat, de masculinisme, de normes de genre ?
Justine Audebrand appartient à une génération de jeunes docteurs en histoire médiévale qui évoque les normes de genre, le patriarcat, le masculinisme… Elle étudie par exemple le cas de la femme serve évoquée par l’abbé de Cluny au Xe siècle dans sa Vie de Géraud d’Aurillac. Cette femme est décrite comme effectuant des travaux en plein air, normalement réservé aux hommes. Cela est d’autant plus curieux qu’aux champs, hommes et femmes travaillaient ensemble. Quelles normes de genres existaient alors ? Et est-ce anachronique de parler ainsi ?
La vie des femmes du haut Moyen Âge "n’a rien à voir avec nous", prévient Justine Audebrand. L’historienne confie parfois être prise de compassion lorsqu’elle se penche sur les violences faites aux femmes de l’époque, sujet auquel elle consacre un chapitre de son livre.
L’histoire des femmes n’est pas celle d’une longue émancipation. "Ce n’est pas une histoire linéaire du tout, affirme l’historienne. J’ai régulièrement ce genre de débats avec mes collègues en histoire contemporaine, il me semble que les femmes ont plus de droits au Xe siècle qu’elles n’en ont au XIXe, qui est une période des plus restrictives vis-à-vis de tous les types de droits possibles des femmes."
Reste qu’au sujet des femmes du haut Moyen Âge, plus encore pour les serves, "on a très peu de choses", admet l’historienne. Comme elle le dit à la suite de Michelle Perrot* : "On doit vraiment chercher dans les silences."
* "Les femmes ou les silences de l'histoire", éd. Flammarion, 1998


L’actualité s’enracine dans notre histoire. Chaque événement peut être relié au passé pour trouver des clés de compréhension. Relire l’histoire, c’est mieux connaître et comprendre le présent. Chaque semaine, Frédéric Mounier, auteur du blog Les Racines du présent, invite des historiens à croiser leurs regards sur un sujet contemporain pour mieux appréhender notre présent et envisager l’avenir.




