Au cœur de l'arboretum d'Angers, les énigmatiques fresques franc-maçonnes de la Maulévrie
Au cœur de l'arboretum d'Angers, l'ancienne demeure de la famille Allard conserve un trésor méconnu : un ensemble exceptionnel de peintures murales réalisées en 1845. Entre héritage horticole, idéaux sociaux et références maçonniques, ces décors offrent un rare témoignage des débats intellectuels du XIXe siècle. Pour le conservateur du patrimoine Étienne Vacquet, leur sauvegarde est devenue une urgence.
© RCF Anjou - Dernier panneau des fresques signées Charles Marchand dans la salle à manger de la MaulévrieDans une salle discrète de la maison de la Maulévrie, aujourd'hui occupée par plusieurs associations, les murs racontent une histoire singulière. Celle d'une époque où l'industrie, les arts, la religion et les utopies sociales semblaient pouvoir dialoguer dans un même décor.
Construite au XVIIIe siècle dans ce qui était alors la campagne angevine, la demeure est profondément transformée à partir de 1835 par Isidore Allard, père du célèbre horticulteur Gaston Allard. Il agrandit considérablement la propriété et lui donne son aspect actuel. « Il va doubler d'un deuxième pavillon et les couronner de grands frontons. À l'intérieur, il transforme également le salon pour en faire une vaste pièce beaucoup plus moderne », explique Étienne Vacquet.
La passion horticole qui fera la renommée du lieu n'est alors qu'à ses débuts. Ce sera surtout Gaston Allard qui donnera à la propriété son caractère exceptionnel en développant l'arboretum. « Il va créer des réseaux hydrauliques assez impressionnants, importer de nombreuses espèces végétales et donner tout son lustre à cet arboretum qui était assez exceptionnel », souligne le conservateur.
Un décor signé par un élève des Beaux-Arts
La véritable surprise se découvre cependant à l'intérieur de la maison. Dans l'ancienne salle à manger subsistent des peintures murales réalisées en 1845 par un certain Charles Marchand.
La signature intrigue. « Il signe : "Charles Marchand, élève de l'école des Beaux-Arts d'Angers, 1845". Il ne se présente même pas comme artiste mais comme élève », relève Étienne Vacquet. Âgé d'à peine 22 ans, le jeune homme réalise pourtant un ensemble décoratif d'une rare richesse.
Les panneaux représentent successivement les arts appliqués à l'industrie, la chasse, les beaux-arts, la musique ou encore l'horticulture. Une célébration des savoir-faire et du progrès qui correspond parfaitement à l'esprit de l'époque.
« Les arts se démocratisent considérablement au XIXe siècle. On peut désormais avoir chez soi des objets et des décors qu'on n'aurait jamais imaginé posséder auparavant », analyse le spécialiste.
Une étonnante synthèse entre christianisme et utopie sociale
Le panneau le plus remarquable est sans doute le dernier. Au centre figure un livre ouvert. Sur une page apparaît le mot « Révélation » accompagné de citations de saint Matthieu et de saint Jean. Sur l'autre, intitulée « Réalisation », figurent des phrases empruntées à Charles Fourier, célèbre théoricien socialiste et utopiste du XIXe siècle.
Pour Étienne Vacquet, ce décor constitue bien davantage qu'un simple exercice artistique. « On a véritablement un discours derrière ces peintures. C'est l'un des rares décors historiques du département qui porte un message aussi explicite et aussi ancré dans les débats de son époque », estime-t-il.
L'ensemble témoigne également des convictions d'Isidore Allard. Conseiller municipal libéral, il semble avoir été proche des milieux maçonniques angevins. Plusieurs symboles présents dans les fresques, comme les colonnes, le compas ou la balance, renvoient à cet univers.
« Les deux colonnes, le compas, certains éléments iconographiques sont peut-être des clins d'œil compréhensibles par ceux qui étaient francs-maçons. Ils donnaient la clé de lecture de cette salle à manger », avance le conservateur.
L'association entre références chrétiennes et influences maçonniques peut surprendre aujourd'hui. Mais Étienne Vacquet rappelle que les choses étaient alors plus complexes. « La franc-maçonnerie de cette époque intégrait encore largement la Bible dans ses références. La séparation avec l'Église ne s'est durcie que progressivement », rappelle-t-il.
Un patrimoine aujourd'hui menacé
Malgré son intérêt historique exceptionnel, ce décor demeure peu connu du grand public. Pire, son état de conservation inquiète les spécialistes.
« Au fil des années, je vois vraiment qu'il s'abîme. Les enduits se soufflent, certaines peintures tombent, et quelques interventions techniques ont malheureusement été réalisées sans grande discrétion », regrette Étienne Vacquet.
Le conservateur garde néanmoins espoir. Des essais de restauration ont récemment été menés sur certaines parties du décor.
« J'ai vu des tests réalisés pour déterminer les produits les plus adaptés au nettoyage. Espérons que cela puisse aboutir et permettre de redécouvrir pleinement cette histoire assez surprenante », confie-t-il.
À ses yeux, la Maulévrie constitue bien davantage qu'une ancienne demeure bourgeoise. Elle est un témoin rare des aspirations intellectuelles, sociales et spirituelles qui traversaient l'Anjou au milieu du XIXe siècle. Un patrimoine discret, mais précieux, dont l'avenir reste à écrire.


Thomas Cauchebrais nous replonge dans le patrimoine, la culture et l'histoire de notre cher Anjou avec les meilleurs experts du département. Un hommage à ce riche trésor légué par ceux qui nous ont précédés..
