A travers les rues de Montmartre. Du Chat noir au Lapin agile.
Tout un été, entre Cabarets, Café-concert et Music-hall nous transporte, pour ce premier voyage, dans les rues de Montmartre, ce lieu synonyme de bohème, ce petit village peuplé en ce début de 20ème siècle de personnages hauts en couleur, tels que Picasso, Max Jacob, Erik Satie, Utrillo. Nous sortons du métro Blanche, nous nous trouvons au pied de la Butte, boulevard de Clichy et là, le Cabaret du Moulin Rouge s’offre à nous. Inauguré en 1889, il deviendra le haut lieu du divertissement populaire parisien. Les soirées y seront festives et une nouvelle danse inspirée du quadrille y prendra ses quartiers, le French cancan. Des artistes comme Jeanne Avril, la Goulue, Ferdinand le Désossé, Yvette Guilbert resteront à jamais ancrés dans l'histoire de ce Moulin Rouge, tous immortalisés par les affiches et les tableaux de Toulouse-Lautrec.
Photo Philippe Soler. Collection personnelle.Yvette Guilbert. Une fine diseuse.

Le Moulin Rouge sera créé par Charles Joseph Zidler, un impresario, homme de spectacle, un monsieur qui viendra des bas-fonds, et qui se fera tout seul à la force du poignet, avec un sens redoutable des affaires, un flair à nul autre pareil. Pensez qu'un jour, au grand magasin du Printemps, Boulevard Haussmann, il remarque une petite vendeuse douée en affaire, avec un certain bagout. Sans hésiter, il engage la conversation, en tout bien tout honneur, et l'encourage à faire du théâtre. De fil en aiguille, elle se trouvera programmée aux Nouveautés, les Variétés, l'Eldorado et enfin le Moulin Rouge. Elle se fera spécialiste des chansons graveleuses, des chansons grivoises, pour devenir la plus grande diseuse au tournant du XXème siècle. Elle sera réclamée de partout, du Divan japonais aux Folies Bergère, sans oublier le Chat noir.

Avec sa silhouette longitudinale, elle deviendra source d'inspiration du peintre Toulouse-Lautrec. Les bras gantés de noir, toute gainée de soie verte, le visage grimaçant, les lèvres ourlées de rouge, elle entrera dans la mémoire collective grâce aux affiches de notre peintre albigeois. Sur le plan vocal, sa diction était parfaite et Reynaldo Hahn aura à son égard une réelle admiration. Quant à Francis Poulenc, il se délectera de ses polissonneries à l'écriture ciselée. Mais saviez-vous qu’Yvette Guilbert avait un admirateur en la personne de Freud ? Celui-ci viendra l'écouter à l'Eldorado, et repartira avec une photo dédicacée d'elle, photo qu'il affichera dans son cabinet de travail. Dès lors, ils entretiendront une correspondance soutenue. S’est-il aventuré à analyser le contenu de ces chansons ? Je n'en ai aucune idée.
Quand Debussy et Satie accompagnaient la Reine des valses langoureuses au Cabaret du Chat noir.

La Miss et ses belles gambettes !

N’oublions pas de rendre hommage à une grande dame qui, il faut en convenir, ne chantera pas très bien, dansera moyennement, mais possédera un charisme au-dessus de tout. D'une intelligence rare, elle façonnera sa légende en parfaite conscience, strates par strates, modelant un personnage populaire, totalement stylisé, canaille, mais jamais vulgaire. Elle sera pour commencer une enfant de l'Eldorado, mais sa reconnaissance à l'international passera par le Moulin Rouge dont elle deviendra la Reine. Jean Cocteau dire d’elle, qu'elle était la voix de Paris, celle qui chante faux, mais celle qui bouleverse. Tête d'affiche du Moulin Rouge durant près de trente ans, avec plumes strass et paillettes, elle créera ses revues, dirigera les ateliers de couture, assouvissant par ce biais ses fantasmes de scène. On se doit de la classer dans le genre des gommeuses, ce style à la fois très class, mais aguicheur, avec une forme de désinvolture jubilatoire. Certains de ses titres connaîtront un succès planétaire et seront classés au Patrimoine de l’Unesco.
A l’angle de la rue des Saules, le Lapin agile.

Tout en haut de Montmartre, à l'angle de la rue des Saules, le Lapin agile se trouve posé là, tel une étrange petite chaumière, semblable à une maison de Noël, où chacun viendra écouter la chanson de son attendrissement. C'est un peu avant 1900 que Frédé, figure symbolique et incontournable de Montmartre, donnera une impulsion artistique et déterminante, à ce cabaret. Des écrivains, des poètes, des musiciens, des comédiens, des sculpteurs, tous alors inconnus vont se côtoyer, se critiquer, se moquer, s'entraider. Ces inconnus s'appelleront Picasso, Utrillo, Derain, Braque, Modigliani, Apollinaire, Max Jacob, André Salmon, Francis Carco. Et autour de la guitare du père Frédé chacun jouera, chantera, récitera ses refrains, ses quatrains, ses rengaines.
Naissance de la chanson réaliste.

C'est sur cette butte de Montmartre, que va germer la chanson réaliste. Tout commencera avec Aristide Bruant, cet homme imposant, que l'on voit sur les affiches de Toulouse Lautrec, affublé d'un gilet noir, d'une écharpe rouge, d'un large chapeau, sans oublier son bâton. Ce visuel participera à immortaliser l'image du Paris populaire, du Paris bohème, les chansons de Bruant utilisant l'argot Montmartrois. Bruant chanteur, auteur, cabaretier, satirique, cruel, mais profondément humain, avec des textes traitant du quotidien des ouvriers, la misère, les filles perdues, les souteneurs, les marginaux, des histoires de vie simples, mais intenses, avec une dimension sociale poétique, faisant partie à jamais de notre patrimoine.
La poésie de Francis Carco et de Pierre Mac Orlan.

Ils seront plusieurs nos poètes, à pousser la porte du Lapin agile, mais dans le cadre d'une poésie mise en musique, une poésie chantée, deux d'entre eux méritent notre attention. Tout d'abord Francis Carco, dont la véracité des écrits sera mise en doute par certains. Il est vrai que celui-ci, s'autorisera pas mal de liberté avec la réalité montmartroise. Le droit à la fantaisie, à l'embellissement, à l'exagération pour ne pas dire l’affabulation. Chez Carco, la mémoire sera en lutte contre l'imagination, et il choisira le Lapin agile pour donner corps à ses rêves. Il observera, écoutera, scrutera, sachant qu'un jour il transcrira ses souvenirs pour en faire un livre rétrospectif, accentuant de la sorte, le caractère mythique de ce lieu. Et dès lors, il plongera sa plume dans l'encrier du roman.

Et puis il y aura Pierre Mac Orlan, l'ami d'Apollinaire, de Dorgeles, lequel posera ses valises au Lapin agile. Témoin attentif de son temps, il aura pour Bruant une admiration sans bornes, marchant sur ses pas, pour ce qui est de l'écriture de ses chansons, de ses poésies. De sa jeunesse on ne saura que peu de chose, notre écrivain jouant à brouiller les pistes. Mais Mac Orlan roulera sa bosse, et ses textes, sa poésie en porteront la trace. Tel un peintre, son coup de crayon sera précis, et on se trouvera face à des scènes de la vie quotidienne, au réalisme cru. Ecrivain, poète, journaliste, reporter, chansonnier, homme de radio, Mac Orlan sera multiple, dans un désordre inqualifiable.
Une époque bénie des Dieux, accoucheuse de génies.

En sortant du Lapin agile, je rejoins la rue Ravignan. Je ne peux quitter ce quartier, sans passer par le Bateau-Lavoir, sans m'arrêter avec un brin de nostalgie devant cette cité d'artistes, qui deviendra à partir de 1904, la résidence des peintres, des poètes parisiens, sans parler de quelques étrangers, dont pas mal d'espagnols du reste. Picasso y prendra ses quartiers. Max Jacob, Utrillo, Matisse seront de la partie, sans oublier l'Apollinaire lequel viendra en voisin se joindre à la bande. Le bateau-lavoir, le lieu de rendez-vous des artistes dans la dèche, dans la misère. Une bâtisse ô combien sinistre, respirant la détresse, l'abandon, sale, branlante, poussiéreuse. Des malles feront office de chaises, on se partagera une paillasse, mais peu importe. C'est l'époque où peintres et poètes, s'enthousiasmeront, s’influenceront tour à tour, et cela n'aura pas de prix.

C'est au Bateau-Lavoir que Picasso rencontrera Fernande Olivier. Les charmes opulents de la jeune femme attireront notre espagnol. Ils deviendront amants, elle sera son modèle, et c’est la période où Picasso passera du bleu au rose. Et puis, elle posera pour « Les Demoiselles d'Avignon » Elle sera la grande amoureuse, la grande inspiratrice de notre peintre, vivant à ses côtés de vaches maigres. C'était une époque bénie des dieux, une époque accoucheuse de génie. Et comme le chantait si bien Monsieur Aznavour, ils attendaient la gloire et bien que miséreux, avec le ventre creux, ils ne cessaient d'y croire.
Entrée des chanteurs par ordre d’apparition :
Barbara, Yvette Guilbert, Paulette Darty, Juliette, Mistinguett, Billie Holiday, Cora Vaucaire, Aristide Bruant, Patachou, Edith Piaf, Juliette Gréco, Léo Ferré, Claude Nougaro, Charles Aznavour.

Philippe Soler
Diffusion
Samedi 11 juillet à 12h et 21h
Lundi 13 juillet à 00h


Philippe Soler nous invite à un voyage entre Cabarets, Café-concerts, Music-hall, entre chansons d’époques, « La Belle époque », chansons divertissantes, grivoises, raffinées, poétiques, prosaïques, amoureuses, désespérées, chansons réalistes, surréalistes. Romances oubliées d’un autre temps ou alors, refrains intemporels à jamais ancrés dans nos mémoires. Et qui dit chansons, dit chanteurs ou chanteuses, à la voix pleine ou éraillée, à la voix qui traine, à la voix qui beugle, à la voix au timbre poignant. A ces moineaux, à ces Piafs, à ces aigles vêtus de noir. Du Chat noir au Cabaret de l’Ecluse, de Montmartre à Saint-Germain-des-Prés, découvront un demi-siècle de chansons, de poésies.
