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À Angers, quand les peintres sont devenus photographes

À Angers, quand les peintres sont devenus photographes

Un article rédigé par Thomas Cauchebrais - RCF Anjou, le 15 septembre 2026 - Modifié le 15 septembre 2026
L'Anjou en héritageQuand les peintres angevins se sont emparés de la photographie

Dès les années 1840, quelques années seulement après son invention, la photographie fait son apparition à Angers. D’abord considérée comme un moyen de conserver l’image d’une ville en pleine transformation, elle séduit bientôt des peintres qui y trouvent une nouvelle source de revenus mais aussi un outil au service de leur art. François Comte, ancien conservateur des musées d’Angers, revient sur l’histoire méconnue de ces pionniers angevins de la photographie.

Le futur quai Félix-Faure et les entrepôts de la gare Saint-Serge depuis le pont de la Haute-Chaîne. Crédit: Archives municipales d'AngersLe futur quai Félix-Faure et les entrepôts de la gare Saint-Serge depuis le pont de la Haute-Chaîne. Crédit: Archives municipales d'Angers

À peine née, la photographie arrive à Angers. « Elle arrive très tôt », souligne François Comte. Dès 1839, année de la présentation officielle du procédé de Daguerre devant l’Académie des sciences, un photographe itinérant passe par la ville.

« On le sait par la presse : un photographe itinérant vient à Angers et fait une photographie à partir de l’hôtel de ville », raconte l’ancien conservateur. Cette première image, aujourd’hui disparue, aurait montré les alentours de l’actuel jardin du Mail et la perspective du « Grand Mail », future avenue Jeanne-d’Arc.

Il faut attendre les alentours de 1842 pour retrouver les premières images encore connues de la ville. Elles sont notamment l’œuvre de Paul-Michel Hossard, ingénieur géographe, militaire et polytechnicien, qui pratique également le dessin. « Il s’est intéressé aussi, peut-être de par sa formation scientifique, à la photographie », explique François Comte.

L'un de ses daguerréotypes représente l’abbatiale Saint-Serge. Autour de l'édifice religieux apparaissent des maisons qui ont depuis totalement disparu. Une image aujourd’hui conservée au musée d’Orsay. « À part Saint-Serge, on ne reconnaît plus rien », constate François Comte.

La photographie, témoin d’un Angers disparu

L’intérêt de ces premières photographies n’est d’ailleurs pas seulement artistique. Très tôt, les conservateurs angevins comprennent qu’elles peuvent garder la trace d’un patrimoine menacé par les transformations de la ville.

« Les conservateurs de l’époque sont persuadés de l’intérêt iconographique de fixer, à un moment donné, l’image de la ville qui n’est pas forcément reproduite par la peinture ou la gravure », souligne François Comte. Au point que, selon lui, certaines photographies constituent aujourd’hui « un témoignage archéologique ».

Un exemple l'illustre particulièrement : le pont suspendu de la Basse-Chaîne, photographié avant la catastrophe du 16 avril 1850 qui coûta la vie à plus de 200 soldats. L’image avait été réalisée par le comte de Perrochel, photographe amateur et collectionneur.

« Dès le début de la photographie, il y a déjà des collectionneurs et ça rentre dans les musées », relève François Comte. Pourtant, la photographie est encore loin d’être unanimement considérée comme un art. Un Angevin ira même jusqu’à écrire qu’elle possède « un rapport très lointain avec toute forme d’art ».

Les peintres ne craignent pas le nouveau venu

L'arrivée de la photographie aurait pu apparaître comme une menace pour les peintres, dessinateurs et graveurs. Il n'en fut rien, ou du moins pas de manière aussi nette qu’on pourrait l’imaginer.

« Contrairement à ce que l’on pense, ça a été extrêmement bien vu, y compris par les graveurs et les dessinateurs », explique François Comte. La presse illustrée comprend notamment très vite l’intérêt du nouveau procédé. Des photographes réalisent des clichés sur place qui sont ensuite envoyés aux journaux, où les graveurs peuvent les reproduire.

À Angers, les Berthault participent à cette nouvelle forme de reportage. Leurs photographies servent de modèles aux gravures publiées dans la presse. Avec quelques libertés : « Pour animer un peu la scène, on rajoute des personnages, on met une petite barque », raconte François Comte à propos des représentations des grandes inondations de la Loire de 1856.

D’autres reportages sont beaucoup plus fidèles aux clichés originaux. Aux ardoisières de Trélazé, les photographies montrent les ouvriers et leurs lieux de travail. Une fois transposées dans la presse, « là, c’est quasiment copie conforme », observe l’ancien conservateur.

Peintre-photographe, un nouveau métier

Dans la seconde moitié du XIXe siècle apparaît ainsi une génération d’artistes qui se présentent comme « peintres-photographes ». Plusieurs figures se distinguent à Angers, parmi lesquelles Gaspard et Fernand Berthault, Louis-René Lebiez, René Vétault ou Charles-Pierre Seureau.

Leurs parcours sont différents, mais beaucoup sont passés par une formation artistique classique. « Ils ont une formation liée à l’académie », explique François Comte. Certains sont peintres décorateurs, tandis que d’autres ont reçu une solide formation aux Beaux-Arts, parfois jusque dans les grands ateliers parisiens.

Pourquoi délaisser, au moins partiellement, pinceaux et chevalets pour l’appareil photographique ? La réponse est aussi économique.

« Ils se mettent à faire de la photographie probablement pour des raisons financières. Ça rapporte assez bien, ce que ne rapporte pas toujours très bien la peinture », explique François Comte.

Le portrait photographique permet en effet d’accéder à une clientèle beaucoup plus large. Commander son portrait peint demeure réservé aux familles aisées. Avec la photographie, le portrait se démocratise. « Tout le monde pouvait demander à se faire photographier », résume François Comte.

La retouche existait déjà au XIXe siècle

Le succès est notamment porté par la photographie « carte de visite », ces petits portraits collés sur un carton qui connaissent un immense succès au XIXe siècle.

Et l'envie d'améliorer son apparence devant l'objectif n'est manifestement pas née avec Instagram. Les peintres-photographes proposent déjà de retoucher les portraits de leurs clients. Sans logiciel, évidemment : « Ça se fait au pinceau. On retouche parfois même beaucoup les photographies », explique François Comte.

L'ancien conservateur se souvient notamment du portrait d'un ancien maire d'Angers autrefois exposé à l'hôtel de ville : « On ne savait pas trop si c’était une photo ou une peinture tellement ça avait été retouché. »

Leur formation artistique donne également à ces photographes une maîtrise particulière de l'image. « Ils ont déjà un œil et une habitude de la représentation qui fait qu’ils savent faire des cadrages. Ils savent aussi jouer avec la lumière », souligne François Comte. Des connaissances acquises dans les ateliers de peinture qui trouvent naturellement une nouvelle application derrière l'objectif.

La photographie au service de la peinture

L'appareil photographique ne remplace d'ailleurs pas nécessairement le pinceau. Il peut devenir un auxiliaire du travail artistique.

Le maître verrier Jean Clamens utilise ainsi la photographie pour garder une trace de ses cartons et les présenter à ses commanditaires. L'intérêt est très pratique puisque ces dessins préparatoires sont réalisés grandeur nature et sont donc difficiles à transporter.

Le peintre Victor-René Livache utilise quant à lui la photographie pour faire poser ses modèles. « Au lieu de faire le dessin sur place, comme dans les académies de peinture, la personne pose et puis on prend une photographie », raconte François Comte. L'artiste peut ensuite retourner dans son atelier et utiliser les différents clichés pour construire sa composition.

Jusqu'à 120 photographes à Angers

Cette époque des peintres-photographes connaît son apogée dans la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement sous le Second Empire. Mais progressivement, la photographie devient un métier à part entière.

Sa diffusion à Angers est spectaculaire. « Entre les premiers photographes, au milieu du XIXe siècle, et la guerre de 1914, il y a eu jusqu’à 120 photographes à Angers, ce qui est quand même assez considérable », relève François Comte.

Tous ne sont désormais plus issus des Beaux-Arts. Le métier s'apprend auprès d'un professionnel : « C’est de l’apprentissage. Il n’y a pas d’école de photographie, ça n’existe pas. » Certains apprentis finissent même par reprendre la boutique de leur patron.

Les peintres-photographes n'ont pourtant pas disparu sans laisser de traces. Leurs œuvres sont aujourd'hui conservées dans les musées et les fonds d'archives angevins. En raison de leur fragilité, les originaux restent le plus souvent dans les réserves. « Il faut profiter des expositions pour aller les voir », prévient François Comte. Les collections des musées d'Angers, des Archives patrimoniales et des Archives départementales permettent néanmoins de conserver et de transmettre cet exceptionnel témoignage sur la ville et ses habitants.

À l'occasion des Journées européennes du patrimoine, François Comte remettra ces pionniers angevins sous les projecteurs lors de deux conférences illustrées. L'occasion de confronter leurs photographies à leurs peintures, dessins et gravures et de découvrir comment, au XIXe siècle, deux arts que l'on pourrait croire concurrents ont en réalité grandi côte à côte.

© RCF Anjou
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
L'Anjou en héritage
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