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Notre société qui "maltraite le sommeil"

Notre société qui "maltraite le sommeil"

Un article rédigé par Frédéric Mounier, avec OR - RCF, le 30 juillet 2026 - Modifié le 3 août 2026
Où va la vie ? La bioéthique en podcastLes troubles du sommeil, une question de santé publique (1/3)

Réduction du temps de sommeil, écrans allumés pour s'endormir... Aujourd'hui, notre société "maltraite le sommeil". Si on a longtemps cru que le sommeil était un moment de pause, c'est en réalité l'un de nos deux "états de vie". Comment accorder de l'importance à ce besoin fondamental ?

S'endormir devant un écran d'ordinateur ou de smartphone est devenu un rituel pour beaucoup de jeunes. "Ce n’est pas idéal, selon la spécialiste, le mieux c’est de rester dans le noir, dans le silence, on laisse partir le cerveau." ©FreepikS'endormir devant un écran d'ordinateur ou de smartphone est devenu un rituel pour beaucoup de jeunes. "Ce n’est pas idéal, selon la spécialiste, le mieux c’est de rester dans le noir, dans le silence, on laisse partir le cerveau." ©Freepik

Plus d’une personne sur cinq seraient concernées par un trouble du sommeil chronique en France, selon l’Inserm. Dans des vies marquées par une hyper sollicitation, une pression au travail et l'omniprésence des écrans et d'internet, les troubles du sommeil ne sont-ils pas l'une des caractéristiques de notre époque ? Les experts nous alertent, notre société "maltraite le sommeil".

Le sommeil, l'un de nos deux "états de vie"

Être éveillé ou se trouver endormi, ce sont là nos deux "états de vie", explique le Dr Sylvie Royant-Parola. On a longtemps cru que le sommeil était un moment de pause, d’arrêt. En réalité dormir est un besoin fondamental. L’enjeu pour être en bonne santé est de trouver l’équilibre entre ces deux "états de vie" . Or, justement notre société "maltraite le sommeil", alerte la psychiatre. 

Pionnière de la médecine du sommeil, Sylvie Royant-Parola a fondé le réseau Morphée, consacré à la prise en charge des troubles du sommeil. Son ouvrage "Notre sommeil, une urgence absolue - Manifeste pour une écologie du sommeil" (éd. Odile Jacob, 2024) invite à comprendre le sommeil à la faveur des découvertes récentes en neurosciences.

Certaines populations sont "plus à risque", prévient Sylvie Royant-Parola. Entre 30 et 50 ans, nous sommes particulièrement sollicités. Il y a la vie professionnelle, les enfants, le temps passé dans les transports… Et dans un emploi du temps chargé, "la variable d’ajustement, c’est souvent le sommeil. On dort moins parce qu’on n’a pas le temps, on ne prend pas le temps."

Cette hyper sollicitation qui entraîne un manque de sommeil, engendre une impression de perte de performance. Or, Nathalie Puisais, la présidente de l’association Sommeil et santé, insiste sur la pression que subissent les actifs, "la course à la performance entre 30 et 50 ans". "Ils sont poussés par ça et du coup ils prennent sur leur temps de sommeil."

 

A-t-on besoin de dormir beaucoup ?

En théorie on a besoin de "trois à cinq cycles de 90 minutes de sommeil", selon l’Inserm. Mais, comme le dit Sylvie Royant-Parola, "le sommeil est toujours une histoire individuelle. Surtout pour la durée." Et si l’on a besoin de dormir longtemps ou très peu, c’est en raison de "caractéristiques génétiques".

Pour trouver le sommeil, ce dont nous avons besoin, c’est de régularité, insiste la spécialiste. "Les rituels sont très, très important. C’est primordial chez l’enfant mais chez l’adulte aussi." Pour dormir, comme le dit le psychiatre, "il n’y a pas de bouton On !" Mais se mettre en pyjama, fermer les volets ou se laver les dents sont autant de "petits signaux que l’on va donner à notre cerveau pour lui dire : Ça y est, là maintenant on va entrer dans le sommeil... Plus on est régulier et répétitif dans ses rituels, mieux le sommeil pourra s’installer."

 

La règle d’or du sommeil, c’est la régularité, quel que soit le mode de vie. Il faut que le corps ait compris, que ce soit régulier

 

Le sommeil dans la tradition religieuse

Il existe cependant une longue tradition d’interruption du sommeil qui celle-ci ne semble pas nuire. Se lever au beau milieu de la nuit ou écourter son sommeil pour aller prier au petit matin est chose courante dans les monastères.

Le sommeil des moines et des moniales a d’ailleurs intéressé la science. L’équipe d’Isabelle Arnulf, neurologue et directrice du service des Pathologies du sommeil de l'hôpital de La Pitié-Salpêtrière à Paris, a observé de près leur rythme de sommeil. "Ce qui est assez impressionnant, rapporte Sylvie Royant-Parola, c’est que comme il y a une grande régularité, ce rythme donne une routine et une habitude." 

Notre sommeil dépend de deux choses, conclut la psychiatre, "la rythmicité et les besoins". "La règle d’or du sommeil, c’est la régularité, quel que soit le mode de vie. Il faut que le corps ait compris, que ce soit régulier."

 

Trouver du temps pour dormir à l’heure de l’infosphère

Le confinement a introduit des changements d’habitude notables, constatent aussi bien le Dr Sylvie Royant-Parola que Nathalie Puisais. Ainsi, le télétravail "introduit un changement de rythme". Il entraîne aussi une perte d’activité physique. Or, pour bien dormir il faut bien bouger !

La principale caractéristique de notre époque et de son rapport au sommeil réside dans l’omniprésence d’internet et des écrans. "J’y vois un changement d’environnement, nous dit le Père Éric Charmetant, jésuite, doyen de la faculté de philosophie des facultés Loyola Paris. Certains philosophes parlent de l’infosphère, cet environnement à côté de la biosphère qui fait partie de notre vie, dans lequel nous habitons, qui est le numérique. Et qui peut être amplifié par l’IA, les IA génératives."

Il y a ceux qui ont besoin pour s’endormir de la télévision, "ce qui est vraiment déconseillé mais qui va être le rituel d’endormissement". La psychiatre observe également depuis peu chez les jeunes générations, une pratique "assez étonnante". "Ils lancent une série sur leur téléphone ou leur ordinateur, ne regardent pas l’image ; ne font qu’écouter le son. C’est toujours le même épisode. C’est en quelque sorte la petite histoire de l’enfant que l’on raconte et ça les amène au sommeil." Pour elle, "ce n’est pas idéal. Le mieux c’est de rester dans le noir, dans le silence, on laisse partir le cerveau."

Les insomniaques sont ceux qui précisément "n’arrivent pas à décrocher au niveau des idées". De manière significative, la Bible nous dit que sommeil est le moment où Dieu se révèle. C’est par exemple en songe que Joseph, le père de Jésus, apprend qu’il doit fuir et conduire la Sainte Famille en Égypte. "Le sommeil, commente Éric Charmetant, c’est un moment de lâcher prise, un moment d’ouverture." La lecture d’un livre au format papier dans une lumière douce "reste un moyen de s’apaiser de se changer les idées avant le sommeil". 

 

©RCF
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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