Vulnérabilités numérique : la députée écologiste de l’Isère Cyrielle Châtelain alerte sur “un danger pour les libertés”
Nos téléphones, nos mails, nos administrations, nos entreprises, nos services publics… notre vie quotidienne s'appuie de plus en plus sur le numérique. Mais derrière la technologie se cache une fragilité : celle de la souveraineté.
Le taux de dépendance de l'Union européenne aux technologies non européennes est de 85% (Crédit : Unsplash / Glenn Carstens-Peters)La France dépend largement d'entreprises étrangères pour ses logiciels, le stockage de ses données et désormais son intelligence artificielle. Une commission d'enquête parlementaire à l'initiative du groupe Écologistes et social vient de rendre ses conclusions. Sa chef de file, la député iséroise Cyrielle Châtelain est aussi rapporteure du texte. Elle était notre invitée.

(Crédit : Guillaume Laget / GLaG 38)
RCF Isère : Le rapport de la commission pointe une dépendance massive de nos usages aux géants américains Google, Apple ou Microsoft. Quel est le risque ?
Cyrielle Châtelain : “Il est d’abord démocratique. Le jour où les États-Unis décident de couper la capacité d'accès à ces services, on aura des problèmes de continuité d'action de l'État, des entreprises. On n'aura plus à disposition nos données.
C'est un scénario qu'on n'imaginait pas il y a plusieurs années, mais on le voit aujourd'hui. Des juges de la Cour pénale internationale, notamment un juge français, ont vécu un bannissement numérique. Ils ne peuvent plus utiliser aucune application américaine, y compris des moyens de paiement. Dans ces cas-là, ça peut servir à faire pression sur un individu qui peut rendre une décision importante. Il y a aussi la question de la coupure généralisée. Ce n'est plus impossible.
Le deuxième point, c'est la question économique. Les opérateurs privés sont majoritairement américains ou chinois. La plus-value économique part chez eux.”
RCF : C'est ce contexte-là qui vous a poussé à lancer cette commission d'enquête ?
“Oui, face à la montée des tensions géopolitiques. Quand le groupe Écologistes et social décide de lancer la commission, les États-Unis viennent de révéler leur doctrine de sécurité qui, très clairement, pointe l'Union européenne comme un danger pour ses libertés et demande un alignement des États européens avec les valeurs de Trump.
S'ouvraient également des discussions toujours en cours au niveau européen sur plusieurs lois qui touchent à la protection des données et de la vie privée. Sous la pression du lobby immense des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, ndlr), l'Europe voudrait finalement affaiblir un certain nombre de ses protections.”
Il nous semblait important de pouvoir participer à consolider la position de la France qui est en défense de ses protections.
RCF : Près de 80 % des principaux logiciels utilisés par les services de l’Etat viennent de ces acteurs.
“Ça représente quand même 1,5 milliard d'euros par an. On sait qu’on pourrait avoir des substitutions immédiates. Pourquoi il faut changer ? Parce qu’il y a plusieurs lois qui permettent au gouvernement américain de demander aux opérateurs américains de leur fournir des données, qu'elles soient traitées aux États-Unis ou en dehors. Lors de l'audition de Microsoft pendant la commission d'enquête, l’entreprise a reconnu avoir transmis au gouvernement américain les données d'une entreprise européenne”.
RCF : Il existe des alternatives françaises ou européennes à ces logiciels, mais sont-elles aussi efficaces?
“On a un écosystème extrêmement solide, notamment par exemple sur la question du cloud, donc là où on stocke nos données. Aujourd'hui, on a des opérateurs qui ont une capacité à faire des offres identiques en termes de sécurité, de stockage, de traitement.
On a un intérêt à ne plus être dépendant : c'est plus de contrôle et ça revient moins cher. Parce que, quand on est dépendant d'un opérateur, il augmente les prix à volonté. “
RCF : C'est un manque de personnes formées ou c’est un manque de budget dédié au numérique ?
“Ce n'est pas du tout lié à une question de compétences, mais de choix. Par exemple, la Justice est un ministère qui est très dépendant. C'est logique, quand vous avez un budget contraint, vous dites « moi, le numérique, c'est un support. Ma mission, c'est de faire la justice ». La problématique c'est qu'on s'aperçoit que le numérique, maintenant, ce n'est pas seulement un support. C'est une des manières de bien rendre la justice. L'accès à l'information, la garantie de la protection des informations, la transmission des informations entre les parquets. Tout est imbriqué.”
RCF : Paradoxalement, vous alertez sur la multiplication des centres de stockage de données, sur leur impact environnemental. Ici, en Isère, c'est le cas notamment à Eybens avec le projet Data
“Je vais être très claire : l'exemple de Data One à Eybens est assez exemplaire de ce qui se passe en France. Le data center de Data One ne va en aucun cas servir la souveraineté française. Data One, c'est une entreprise française, oui, qui va construire l'enveloppe du data center. Son client, qui s'appelle Core 42, est Émirati. C’est lui qui va avoir la puissance de calcul qui permet de stocker et traiter les données. Ils peuvent décider du jour au lendemain de les vendre au plus offrant. Le fait d'avoir sur notre sol un data center ne garantit pas la souveraineté. C'est pour ça que nous nous proposons de mettre en place un moratoire sur les projets qui ont des impacts environnementaux importants, qui ne contribuent pas à la souveraineté, et d'encadrer les data centers.”
RCF : Vous proposez justement un ministère de plein exercice pour contrôler un peu tout ça.
“Le numérique est devenu un enjeu politique et démocratique. Aujourd'hui, on voit bien que ça génère des questions en termes géopolitiques, économiques, des questions de santé avec l'impact des réseaux sociaux. Il faut donc une politique à la fois réglementaire et industrielle. Et pour ça, il faut effectivement un pilote dans l'avion”.


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