Voyage en Espagne : la méthode Léon XIV
En Espagne, le pape Léon XIV a multiplié les prises de paroles dans des lieux symboliques, comme le Parlement espagnol ou la Sagrada Familia. Une méthode qui semble désormais se confirmer et qui pourrait préfigurer les grands messages de son déplacement en France prévu en septembre prochain. Décryptage avec François Mabille, chercheur au CNRS et spécialiste de la géopolitique de l'Église.
©Vatican NewsEst-ce que la méthode Léon commence à se dessiner ?
François Mabille : « Oui, je crois que vous avez raison. Effectivement, on en est au troisième grand déplacement du Pape et on voit que, déplacement après déplacement, la structuration des voyages est à peu près la même. Traditionnellement, on le sait bien, un voyage pontifical a toujours deux dimensions, une dimension politique et une dimension religieuse. Si on va un petit peu plus loin, on se rend compte que le pape, est juriste, je le rappelle, canoniste, donc il fixe systématiquement le cadre dans lequel il va intervenir et dans lequel l'Église catholique peut participer aux débats des sociétés qu'il visite. Il l'a fait en Turquie en rappelant à la Turquie que dans ses textes, au moins, elle était laïque et donc qu'il fallait défendre la liberté des minorités religieuses et à partir de cela il a pu évoquer le rôle du christianisme dans l'époque contemporaine, mais également l'importance du christianisme dans l'histoire pure. Il l'a fait au Liban, puis ensuite en Afrique, et c'est ce qu'il a également fait en Espagne. »
On observe que, systématiquement, il s'invite dans les lieux institutionnels, les lieux de décision, là où peut-être la voix de l'Église compte d'une manière particulière. Est-ce quand même audacieux de provoquer presque son auditoire, un auditoire qui l'a applaudi pendant de longues minutes ?
Oui, et en même temps, il l'a fait dans un cadre qui, comme je le disais, était un cadre très précis. C'est-à-dire qu'il s'est livré à un plaidoyer en faveur de la démocratie, rappelant que la démocratie, c'était le dialogue entre tous les partis politiques, entre les partis politiques et la société civile. quels qu'elles soient tous les acteurs, et donc que l'Église catholique avait sa place pour discuter avec les politiques, et les parlementaires en l'occurrence, sur tous les sujets. Et il l'a fait également, et c'est sans doute un des autres aspects de son pontificat, à partir d'une attitude qui n'est pas une attitude en surplomb. Il n'est pas venu donner des leçons, et d'ailleurs sur certains sujets il a évoqué la responsabilité de l'Église. Il l'a fait en étant conscient que l'Église était partie prenante des débats de société et qu'elle devait être à la fois dans une attitude d'accompagnement et d'écoute.
Comment percevez-vous ce paradoxe d'un pape qu'on voyait timide et qui est en fait très politique ?
Est-ce qu'il est timide ? Il y a quand même des affirmations très fortes et il dit ce qu'il pense. Il l'avait fait autrefois sur les enjeux géopolitiques, il l'a refait ici dans son déplacement en Espagne, à la fois sur les questions liées à la défense de la vie, du début de la vie jusqu'à la fin de la vie, sur l'organisation de la démocratie, sur les questions de migration par exemple. Simplement son style est différent de celui de son prédécesseur. Ce dernier n'hésitait pas à dénoncer, à avoir des phrases marquantes. Le pape Léon réaffirme avec assurance un certain nombre de principes de l'Église et sans doute que ce style aujourd'hui commence à marquer effectivement.
Dans quelle mesure, quand il s'adresse à une population, à une société, embrasse-t-il la cause de l'humanité tout entière ?
D'une part parce qu'il y a une humanité et qu'un certain nombre de sujets sont propres à tous les humains. Là en l'occurrence, sans doute que certains de ces messages concernent d'autres pays européens et du reste il a évoqué tout de même la question européenne à plusieurs reprises lors de son déplacement en Espagne. Mais la structuration même de son voyage risque de se reproduire effectivement en France. Il a évoqué la laïcité en Espagne, c'est un sujet que bien évidemment il reprendra en particulier en France. Effectivement, si on veut prendre le discours du Concile, il se situe dans le sillage conciliaire lorsqu'il parle de l'autonomie des réalités terrestres. C'est-à-dire qu'effectivement, il y a l'autonomie du politique, que le politique et le religieux sont dissociés, chacun travaille dans son ordre propre, ce qui ne veut pas dire qu'il y a ignorance de l'un à l'égard de l'autre. Et c'est ce qui rappelle systématiquement en disant, attention, les acteurs religieux sont partie prenante totalement des débats de société et on doit pouvoir les écouter. Dans une démocratie, tous les acteurs, y compris les acteurs religieux, peuvent être écoutés.
Le pape Léon XIV, en France, devrait, visiter le centre Jeanne-Garnier, qui est un lieu d'accueil des personnes en fin de vie et un centre de soins palliatifs. Dans le contexte de discussion d'une loi consacrée à la fin de vie en France, comment peut-on considérer cela ? Est-ce que c'est de la provocation ? Ou de la prévention, un soutien, un encouragement des chrétiens à rester droit dans leur ligne sur ce sujet ?
Je pense que c'est plutôt la dernière hypothèse qui est juste. On voit bien que le style de ce pape n'est pas précisément la provocation ou l'opposition pour l'opposition. En revanche, il sert à affirmer avec sérénité un certain nombre de conceptions et de pratiques. Et sur ce sujet, mais je dirais comme sur les migrants, il y a une différence par rapport à ce qui s'est passé auparavant. Sur les migrants, il rappelle tranquillement que le rôle de l'Église catholique, c'est d'être auprès des plus démunis, des plus pauvres, des exclus. Il sera dans une prison et donc il se déplacera dans des lieux de migration. Ça sera effectivement la même chose en France avec cet institut.
Aujourd'hui entre en vigueur le pacte sur la migration et l'asile de l'Union européenne. Est-ce que vous pensez que, de la part du Vatican, il y a un choix délibéré dans le timing de la prise de parole d'hier aux Canaries ?
Non, je ne pense pas. C'est-à-dire que ce déplacement était prévu et donc là, il y a effectivement une coïncidence de date. En revanche, cette coïncidence sert à avoir un discours spécifique à ce moment-là. Bien évidemment, il y a là une instrumentalisation au bon sens du terme d'un calendrier qui va permettre effectivement au pape d'évoquer de nouveau ce sujet et de parler des migrations. Là encore de manière sans doute légèrement différente de celle de son prédécesseur. Si l'on écoute bien ce que dit le pape systématiquement lorsqu'il parle de ces sujets, il rappelle le droit des migrants à rester chez eux, la nécessité des États, d'où partent ces populations migrantes, le droit de s'occuper de leur population, la nécessité pour les États d'accueil de collaborer avec les États d'origine et puis bien évidemment le respect du droit des migrants. C'est dans ce cadre-là qu'il inscrit le rôle de l'Église catholique.
Le pape est allé à la Sagrada Familia, il ira à Notre-Dame de Paris. Il a rappelé ces mots : « nous sommes tous les pierres vivantes de cette œuvre ». Est-ce qu'il s'appuie sur des symboles forts comme ces deux églises absolument incroyables et uniques dans le monde ?
Oui et notamment parce qu' il souhaite visiblement que l'Église catholique soit partie prenante des grands débats culturels, rappeler également ce que nos cultures doivent au christianisme. Il l'avait fait en Turquie, et bien évidemment, son déplacement à la Sagrada Familia s'inscrivait dans cette perspective-là.


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