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Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue : « La science est une cible parce qu'elle permet d'établir des faits »

Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue : « La science est une cible parce qu'elle permet d'établir des faits »

Un article rédigé par Thierry Weber - RCF Lyon, le 17 juin 2026 - Modifié le 19 juin 2026
Commune Planète autour de LyonValérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue : « La science est une cible parce qu'elle permet d'établir des faits »

Alors que la France subit une nouvelle vague de chaleur, la deuxième depuis le mois de mai, la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte poursuit son engagement face au déni persistant du réchauffement climatique et de l'origine humaine de ce phénomène. Membre du Haut Conseil pour le climat et figure reconnue du GIEC, elle alerte sur les positions de certains responsables politiques et critique les mesures de destruction de la protection de l'environnement, comme sous l'actuelle administration des États-Unis. Dans ce contexte difficile, elle nous partage aussi ses raisons d'espérer.

Valérie Masson-Delmotte, une scientifique du climat à l'ère de la post-vérité - © RCF LyonValérie Masson-Delmotte, une scientifique du climat à l'ère de la post-vérité - © RCF Lyon

RCF Lyon : Vous étiez à Lyon cette semaine dans le cadre d'un colloque nommé "Eau et Climat, la réponse des territoires", organisé par le Comité de bassin Rhône-Méditerranée, avec l'Agence de l'eau Rhône Méditerranée Corse. En quoi l'eau est-elle aujourd'hui l'un des symboles du dérèglement climatique ?

Valérie Masson-Delmotte : Parce qu'on dépend tous de l'eau et parce que nos infrastructures, nos aménagements, notre manière de fonctionner ont été dimensionnés, pensés pour un climat qui n'existe plus. Avec le réchauffement climatique, dû aux émissions de gaz à effet de serre qui avancent rapidement, cela augmente les événements chauds qui augmentent l'évaporation, la transpiration, qui vident les sols plus vite de leur humidité. Cela aggrave très vite les sécheresses.

Et puis parce que dans un climat plus chaud, l'atmosphère peut contenir plus de vapeur d'eau, environ 7 % de plus par degré de réchauffement. Aujourd'hui, le même orage, la même tempête ou le même cyclone peut donner lieu à des cumuls de précipitations plus importants, ce qui entraîne des nouveaux types d'inondations par pluie extrême et ruissellement. [...] Je pense qu'on a longtemps eu en France l'impression d'avoir une ressource en eau inépuisable et abondante, avec cependant de grandes hétérogénéités selon les régions [...].

Ce qu'on observe depuis les années 90, c'est que la ressource en eau renouvelable a diminué de 14 %. Cela entraîne des tensions croissantes avec par exemple les arrêtés sécheresses (qui sont de la gestion de crise) qui montrent que la demande en eau peut être plus grande que la ressource disponible, notamment dans des territoires où il y a peu de stockage. On a besoin de l'eau pour l'énergie, l'hydroélectricité, le refroidissement des centrales, pour l'industrie et pour les besoins en eau potable des villes, mais aussi pour l'irrigation, pour l'agriculture, l'alimentation.

La dégradation de la ressource en eau, c'est aussi sa pollution, avec des enjeux pour la santé [...]. Le stockage en tant que tel ne sera pas une solution parce qu'on peut aussi avoir des hivers secs et des printemps secs qui se succèdent, et le stockage n'est dans ce cas-là pas une réponse suffisante. Il faut donc aussi réfléchir à des formes de sobriété et de changement d'usage de l'eau, ce qui est compliqué et demande de pouvoir délibérer en tenant compte des besoins des différents acteurs d'un territoire.

La destruction de la protection de l'environnement augmente énormément l'exposition des personnes à des risques environnementaux ou climatiques pour leur santé, leurs activités et leurs revenus 

RCF Lyon : Vous signez la préface du livre d'Olivier Berné, Emmanuelle Perez Tisserant et Tamara Ben Ari Le moment orwellien, la science face aux nouveaux obscurantismes, publié au Seuil, dans laquelle vous évoquez notamment le cas de certains puissants de ce monde, des autocrates, en les définissant comme « des personnes qui suivent un script commun, celui des "trois P", le populisme, la polarisation et la post-vérité ». En quoi ces "trois P" peuvent-ils être appliqués au climat ?

Valérie Masson-Delmotte : Le populisme, c'est par exemple faire croire qu'il n'y a pas besoin de porter des transformations profondes, qu'il est finalement trop coûteux de décarboner nos économies en passant complètement sous silence les inégalités qui sont aggravées dans un climat qui se réchauffe, pour lequel on ne se prépare pas.

La polarisation, ça va être de tout rendre clivant. Les manières de faire face aux tensions sur l'eau, les manières de décarboner. En France, on a une désinformation incroyable autour de tout ce qui tient à la transition énergétique, "pour ou contre le nucléaire", "pour ou contre les renouvelables", "pour ou contre les batteries de voitures électriques". Ce qui bloque une capacité à réfléchir aux effets positifs et négatifs, et la manière de l'articuler de façon intelligente.

Et puis, la post-vérité, c'est mentir tout le temps, ce qui fait que les gens ne croient plus à rien. Comme le disait Hannah Arendt, c'est ça qui est le plus redoutable. Des gouvernements ont des mesures qui peuvent être injustes : je pense par exemple aux États-Unis. La destruction de la protection de l'environnement augmente énormément l'exposition des personnes à des risques environnementaux ou climatiques pour leur santé, leurs activités, leurs revenus, là où elles vivent. Donc, enlever le suivi de la dégradation de l'environnement ou les statistiques sur la santé environnementale, c'est de la post-vérité au sens où cela empêche la capacité de suivre les effets injustes de politiques politiques.

Dans ces trois axes, la science est une cible. C'est une cible parce que la science permet d'établir des faits. Elle permet d'évaluer l'efficacité de politiques publiques, ce qu'on fait au niveau du Haut Conseil pour le climat. Et elle permet de montrer de la nuance. Ce ne sont pas les scientifiques qui dictent ce qui doit être fait, bien sûr, ça c'est le débat démocratique. Mais par contre, on peut éclairer chaque mesure, chaque levier d'action, ses retombées positives ou ses effets indésirables. Et ça, souvent, c'est ce qui est écarté par ceux qui vont avoir intérêt à déployer un type de mesure.

RCF Lyon : Face à ce déni, avez-vous dans votre travail un motif d'espoir ou d'espérance ?

Valérie Masson-Delmotte : Oui, c'est le fait que de très nombreux acteurs dans la société s'appuient sur les connaissances scientifiques qu'on produit et en tiennent compte de sorte à mieux se préparer, mieux agir. Et typiquement, le fait que la France se soit dotée d'une trajectoire de référence pour l'adaptation au changement climatique, avec des ressources pour chaque territoire qui permettent de décliner à quoi se préparer à horizon 2030, 2050, 2100, ça c'est une manière de transcrire dans un cadre partagé l'état de nos connaissances scientifiques pour qu'elles puissent être utiles concrètement.

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Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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