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Ukraine : après deux ans de guerre, Kiev veut bloquer les ambitions russes en mer Noire

Ukraine : après deux ans de guerre, Kiev veut bloquer les ambitions russes en mer Noire

Un article rédigé par Baptiste Madinier - RCF, le 22 février 2024  -  Modifié le 18 mars 2024
Le dossier de la rédaction Ukraine : après deux ans de guerre, cap sur la mer Noire ?

Après l’échec de la contre-offensive et à l’approche du deuxième anniversaire du début de l’invasion russe en Ukraine, Volodymyr Zelensky veut faire de la Crimée et de la mer Noire “le nouveau centre de gravité de la guerre”. Une volonté qui relève autant de la communication politique que de l’objectif stratégique, car la mer Noire est l’un des rares terrains où l’Ukraine enregistre encore des victoires. Kiev contrarie ainsi les grands plans géostratégiques et historiques de Moscou. 

Navire de guerre en mer Noire / Photo : Ministry of Defense of Ukraine Navire de guerre en mer Noire / Photo : Ministry of Defense of Ukraine

Succès ukrainiens en mer Noire

L’optimisme du 24 février 2023 a été douché par les obus. L’an passé, lors du premier anniversaire du début de l’invasion russe, l’histoire retenait la résistance ukrainienne. 365 jours plus tard, les espoirs ont été douchés par les obus. Cette année a été marquée par l’échec de la contre-offensive ukrainienne, les premières fissures de l’union sacrée du soutien international et les pénuries de munitions. Face à cette guerre qui s’inscrit dans le temps long, le président Zelensky a indiqué, ces dernières semaines, vouloir faire de la Mer noire et de la Crimée “le nouveau centre de gravité de la guerre”. Reste à comprendre pourquoi. 

Nous nous centrons sur les impasses au plan terrestre, mais sur le plan naval, l’Ukraine a enregistré des succès

La mer Noire est d’abord une zone de victoire pour Kiev. Depuis le début de la guerre, sans marine, l’Ukraine est parvenu à détruire une vingtaine de navires de la flotte russe de la mer Noire, dont un sous-marin, un vaisseau-amiral, ainsi que des navires de débarquement. Parmi les derniers en date : le Novocherkassk, frappé le 26 décembre en plein port russe de Feodossia et le Tsezar Kounikov dont la destruction a été revendiquée par les Ukrainiens mi-février, mais non confirmée par les Russes. 

“C’est forcément un succès puisque cela semblait inatteignable au départ”, assure Thibault Fouillet, directeur scientifique de l’Institut d’Études de Stratégie et de Défense de l’université Jean Moulin Lyon 3. “Nous nous centrons sur les impasses au plan terrestre, mais sur le plan naval et maritime, l’Ukraine a bien enregistré des succès” abonde Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche à l’Institut Thomas-More. 

Moscou déplace sa flotte

Un succès relatif permis notamment grâce aux armements occidentaux, car l’Ukraine opère sans marine. Elle s’appuie notamment sur des drones navals et les missiles scalp fournis par ses alliés. “Ils utilisent des missiles et des drones afin de frapper derrière le front pour aller asticoter tous les ports russes” décrypte Olivier Kempf, directeur du cabinet stratégique La Vigie et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. “L’intérêt est de casser les dispositifs sol-air et de sûreté aérienne russes et d’essayer de réduire la liberté de manœuvre de la flotte russe” ajoute-t-il.

En l’absence de décision à terre, il s’agit d’avoir des objectifs avec un coût capacitaire, financier et moral très important infligé à la marine russe

Objectifs réussi pour l’instant puisque Moscou est obligé de déplacer ses navires dans des ports en dehors de Crimée, de Sébastopol et Feodossia notamment, pour se replier plus à l’Est. “Derrière cette manœuvre indirecte, on constate une manœuvre d'empêchement, avec l’interdiction d’accès à la flotte russe de la partie occidentale de la mer Noire” analyse le chercheur. “En l’absence de décision à terre, il s’agit d’avoir des objectifs avec un coût capacitaire, financier et moral très important infligé à la marine russe” complète Thibault Fouillet. 

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky veut faire de la mer Noire "le centre de gravité" de la guerre / Photo : Union Européenne

Après l’échec de la contre-offensive à terre, cette focalisation sur la mer Noire est également un enjeu politique. “Le président Zelensky fait une pirouette politique réussie” assure le directeur de recherche de l'université Lyon 3. “En priorisant stratégiquement un axe où il a déjà engrangé des gains, forcément vous prenez une promesse plus facile à tenir”, précise-t-il. 

Difficile pour autant d’imaginer cette priorisation conduire jusqu’à la reprise de la péninsule de la Crimée par l’armée ukrainienne. “Une opération amphibie qui profiterait de cette liberté sur la mer Noire n’est pas envisageable au vu des moyens ukrainiens et l’approche terrestre, en faisant de la Crimée un nouveau front, semble également inatteignable à court ou moyen terme après l’échec de la contre-offensive” tranche directement Thibault Fouillet.

La mer Noire : enjeu géopolitique historique

“La Russie doit savoir que le pont de Kertch est un objectif militaire pour nous”, a pourtant rappelé Zelensky dans une interview. “Il peut affirmer politiquement que l’enjeu est la reprise de la Crimée, mais d’un point de vue militaire personne ne voit très bien comment remplir cet objectif” confirme Olivier Kempf. “L’objectif n’est pas vraiment de reprendre cette Crimée, mais plutôt d’empêcher les Russes d’en profiter tranquillement” résume-t-il. 
 

C’est d’ailleurs tout l’enjeu, car pour Moscou, la mer Noire représente un atout géostratégique majeur. “C’est le seul corridor de la Russie vers les mers chaudes explique Thibault Fouillet. “Le seul moyen d’éviter d’avoir une façade maritime uniquement tournée vers la Baltique, gelée une partie de l’année et vers les mers asiatiques avec Vladivostok” décrit-il.

“Dès le XIXe siècle, les tsars menaient cette stratégie des mers chaudes pour accéder à la Méditerranée” rapporte Jean Sylvestre Mongrenier. “Cela date même du XVIIIe siècle à travers les guerres contre l’empire Ottoman et le Khanat de Crimée” complète-t-il et “sous Catherine II de Russie, on assiste à une poussée de l’Empire russe vers le Sud, qui correspond à l’Ukraine actuelle”

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