Anaïs Gauthier : "il faut apprendre à définir nos besoins et honorer nos limites"
À l’ère de la surabondance d’informations et d’images, faut-il élaborer une stratégie du repos ? C’est le choix d’Anaïs Gauthier, auteure de Morzine, conférencière, et fondatrice de l’école d’écologie personnelle. Victime d’une crise existentielle, elle a tenté la déconnexion au travers d’une expérience en solitaire, en Alaska. Depuis, elle n’est plus tout à fait la même. Anaïs Gauthier rêve d’une société qui incite à passer d’un système qui exploite, à un système qui nourrit et régénère.
L'auteure veut réhabiliter le repos, comme élément fondamental de la performance. © AdobeStockCe texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur le player pour l'écouter en intégralité.
RCF : Nous n’avons jamais eu autant de jours de congés dans nos sociétés occidentales. Et pourtant, notre santé mentale vacille ! Un jeune sur deux a déjà été affecté par un problème de santé mentale, pouvant conduire à de l’errance. Comment expliquer ce paradoxe ?
Anaïs Gauthier : Ce que j'observe aujourd'hui c'est que nous sommes assaillis d'informations, et de sollicitations sensorielles. Il suffit de se promener en ville pour s'en rendre compte. De plus, le numérique a colonisé nos vies, jusque dans notre lit. On pourrait évoquer également l'information en continu qui demande à notre système nerveux d'absorber au quotidien toute la misère du monde. Or, nous ne sommes pas calibrés pour cela.
RCF : A fortiori lorsque l'actualité est chargée de conflits armés, dont les images nous parviennent en direct. Nos téléphones nous incitent à suivre cela à la manière d'une série télévisée. Comment se sortir de cela ?
A.G. : Je tiens à préciser ce que beaucoup de personnes ignorent : notre cerveau, et notre système nerveux, ne font pas la différence, lorsque vous regardez la réalité ou la fiction. Personnellement, je me souviens des premières images de guerre que j'ai visionnées lorsque j'étais enfant, au journal de 20 h, à la télévision. Elles m'ont complètement bouleversée. Ce phénomène est physiologique. Comme nous ne faisons pas la différence, cela demande un effort de rationalisation, qui n'est malgré tout pas suffisant pour protéger notre fonctionnement.
Je préfère parler au coin de ma rue, avec un voisin, plutôt qu'être branchée en permanence sur les chaînes d'info.
Alors comment s'en sortir ? Pour ma part, j'ai choisi de limiter ma consommation d'informations, depuis dix ans. Je n'ai plus la télévision, et je suis abonnée à un média indépendant qui résume brièvement les informations principales, une fois par jour.
RCF : Ne craignez-vous pas de manquer quelque chose ?
A.G. : Non, car lorsqu'il arrive un événement réellement important, l'information me parvient tout de même. Il me suffit d'aller au café, ou au marché pour en entendre parler. Et c'est très intéressant, car cela crée un filtre. C'est-à-dire que vous entendez les informations par des personnes en chair et en os, qui vous partagent comment elles l'ont reçue. Cette information désincarnée retrouve une utilité sociale, dans le lien qu'elle crée. Je préfère parler au coin de ma rue, avec un voisin, plutôt qu'être branchée en permanence sur les chaînes d'info.
RCF : Cette hyper connexion serait responsable de problèmes de détresse psychologique. 42% des salariés en France seraient touchés par ce phénomène selon OpinionWay en 2022. Vous avancez que nous ne profitons pas suffisamment de nos jours de congés. Est-ce qu’il y a une forme d’hyperactivité ?
A.G. : Le travail occupe une telle place dans notre vie quotidienne que les jours de repos servent à gérer la logistique, l'administratif, les enfants, le médecin, etc. Finalement, il ne reste que peu de place à la détente et au repos. En conséquence, les salariés, qui sont déjà soumis à une injonction de performance la semaine, et à la maison, se rajoutent des tâches ménagères, pour que les enfants réussissent à l'école, manger équilibré, faire du sport, etc. Il est finalement très difficile de sortir de cette quête de la performance et de la productivité en continu.

RCF : Vous appelez à sortir de cette course folle à la performance.
A.G. : Certains territoires sont en train d'expérimenter d'autres façons de faire. Je pense notamment au sud-ouest de l'Angleterre que je connais bien. Des commerçants ou des entreprises y ont fait le choix de ne travailler que trois ou quatre jours par semaine, des restaurants n'ouvrent que trois heures par jour. Là-bas, un hôtel a refusé que je réserve une nuit supplémentaire pour cause de repos hebdomadaire du personnel. Le manager m'a expliqué qu'ils avaient adopté deux jours de fermeture hebdomadaire après concertation avec son équipe. Pour que cela fonctionne et que les clients l'acceptent, je pense qu'il faut apprendre à définir nos besoins, et honorer nos limites.
RCF : La performance n'est pas seulement délétère. Ne peut-elle pas aussi être un élément motivant, qui peut embarquer des équipes ?
A.G. : Tout à fait. Le problème ne vient pas de la quête de performance en elle-même, mais de la croyance que l'on peut être performant, en permanence. Or, la performance n'est jamais linéaire, car nous ne sommes pas des machines. Ainsi, l'enjeu est d'accepter ces oscillations. Nous pouvons être performants à un certain moment, car nous ne le sommes pas la majorité du temps. C'est l'enseignement que j'ai tiré de mon expérience personnelle. À cause de cette croyance, je suis allée dans le mur, et ma santé en a payé le prix. Mon intention finale est de revaloriser pleinement la dimension régénérative dont nous avons besoin, dans le quotidien. Car le plus difficile dans le repos est qu'il nous désynchronise de la vie sociale. C'est d'autant plus dur que nous sommes des êtres sociaux qui se co-régulent nerveusement.


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