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Sébastien Vidal, président de Limagrain : « Je prône un Plan Marschall de l'eau »

Sébastien Vidal, président de Limagrain : « Je prône un Plan Marschall de l'eau »

Un article rédigé par Stéphane Marcelot - RCF Puy de Dôme, le 28 juin 2026 - Modifié le 28 juin 2026
L'invité actu AuvergneSébastien Vidal, président de Limagrain

Invité de la matinale des antennes RCF en Auvergne ce lundi, Sébastien Vidal, président de la puissante coopérative Limagrain (9500 salariés dans 53 pays), tire la sonnette d'alarme sur la situation économique des céréaliers. Il défend les nouvelles techniques génomiques comme un levier de souveraineté alimentaire et plaide pour une politique ambitieuse de gestion de l'eau. Entretien.

Sébastien Vidal, président de Limagrain © RCFSébastien Vidal, président de Limagrain © RCF

Après des journées de très fortes chaleurs sur les blés de la plaine de Limagne, quelles conséquences anticipez-vous ?
Sébastien Vidal : Les conséquences seront certainement catastrophiques. Nous sommes au début de la récolte, il est donc encore difficile de donner des chiffres précis. Ce qui est exceptionnel cette année, c'est la succession des épisodes climatiques : un mois de mai très chaud, qui a touché les céréales les plus précoces, puis quinze jours de canicule qui ont affecté les céréales plus tardives, comme celles que nous cultivons dans notre région, mais aussi les cultures de printemps comme le tournesol ou le maïs. Je pense également aux productions qui font la richesse de notre territoire : les pommes de terre, les oignons, l'ail... Toutes ces cultures apportent un revenu essentiel aux exploitations et elles ont énormément souffert de cette météo. 

Sur les récoltes, c'est du jamais vu dans notre département 

Des récoltes qui commencent exceptionnellement tôt cette année ?
Sébastien Vidal : Oui, c'est du jamais vu dans notre département. Les récoltes de blé ont commencé dès la fin du mois de juin et devraient être terminées début juillet. Elles débutent de plus en plus tôt, ce qui est très inquiétant. S'il faut retenir un point positif, c'est que cela renforce notre responsabilité de semencier : développer des variétés capables de s'adapter à un changement climatique que nous avions anticipé, mais dont nous n'imaginions pas une accélération aussi rapide.

À court terme, vous appelez les pouvoirs publics à intervenir ?
Sébastien Vidal : Oui. C'est la troisième année consécutive où les producteurs de céréales gagnent très peu d'argent, voire en perdent. En Limagne, nous avons la chance d'avoir développé différentes filières qui ont permis d'amortir les difficultés, mais cela ne suffit plus. Aujourd'hui, lorsqu'un agriculteur produit une tonne de blé, il perd en moyenne entre 20 et 30 euros. Si nous voulons que les exploitations puissent repartir pour une nouvelle campagne dès cet automne, les pouvoirs publics doivent accompagner ce redémarrage.

Pour préparer l'avenir, Limagrain vient de signer un prêt de 300 millions d'euros avec la Banque européenne d'investissement. Est-ce un passeport pour accélérer l'innovation ?
Sébastien Vidal : C'est d'abord une marque de confiance de l'institution européenne envers Limagrain. Ce n'est pas anodin qu'une entreprise agricole et agroalimentaire bénéficie d'un prêt de 300 millions d'euros. C'est d'ailleurs l'un des plus importants accordés dans notre secteur. Lorsque nous avons échangé avec les dirigeants de la Banque européenne d'investissement, un message est revenu très clairement : l'Europe doit retrouver sa souveraineté alimentaire. Et cette souveraineté passe nécessairement par le secteur des semences.

Les eurodéputés viennent également d'autoriser la semaine dernière les nouvelles techniques génomiques (NGT). Pourquoi est-ce si important pour vous ?
Sébastien Vidal : C'est un enjeu de souveraineté. Il faut d'abord préciser que ce règlement autorise une technologie. Il ne remplace absolument pas le travail du sélectionneur. C'est un outil qui nous permettra d'accélérer notre métier. Dans la nature, les plantes évoluent grâce à des mutations naturelles qui leur permettent de s'adapter à leur environnement. Avec les NGT, nous sommes capables d'identifier ces mutations et de les reproduire. Aujourd'hui, 75 % des brevets liés à cette technologie sont détenus par des acteurs chinois. Il était temps que les institutions européennes prennent conscience de cette dépendance.

A vous écouter, allons plus loin : est-ce pour vous un vote capital pour assurer la pérennité de l’entreprise dans dix ans ?
Sébastien Vidal : Oui, c'est un vote fondamental. Il nous permettra de rester avant tout une entreprise européenne avant d'être une entreprise mondiale. Nous utilisons déjà cette technologie dans d'autres régions du monde où elle est autorisée. Demain, nous pourrons également l'utiliser en Europe. Lorsque Limagrain décide d'installer son premier centre technologique à Clermont-Ferrand, c'est parce que nous voulons continuer à faire vivre notre territoire. Mais il faut aussi que nous ayons accès aux mêmes technologies que nos concurrents internationaux.

 

Les NGT vont nous permettre de rivaliser avec nos concurrents internationaux 

Quelles cultures seront concernées ?
Sébastien Vidal : Toutes les plantes possèdent un génome. En théorie, cette technologie peut donc s'appliquer à de nombreuses cultures. Les premiers travaux concernent les cultures potagères, que l'on retrouvera dans les rayons de légumes, mais aussi le maïs. À terme, cela pourrait concerner le colza, le blé, qui est la première culture travaillée dans le monde avec cette technologie, ou encore le tournesol.

Quel est l'objectif ? Est-ce uniquement économique ? Ou pour vous permettre d’être moins dépendants des pesticides à l'avenir ?
Sébastien Vidal : Je parlerais plutôt d'un accélérateur. Aujourd'hui, il faut entre dix et douze ans pour créer une nouvelle variété. Grâce aux NGT, nous pourrons gagner environ deux ans. Deux ans, c'est énorme dans notre métier. Cela nous permet surtout de rivaliser avec nos grands concurrents internationaux, qui disposent de moyens bien supérieurs aux nôtres. 

Quelle traçabilité jusque dans l’assiette des consommateurs ? Y a-t-il un risque ?
Sébastien Vidal : Les choses seront parfaitement encadrées pour les sélectionneurs. En revanche, il n'y aura pas de mention spécifique sur les produits destinés aux consommateurs, car le règlement européen considère que ces techniques reproduisent des mutations qui existent naturellement. Il faut bien comprendre que nous n'introduisons pas d'éléments extérieurs dans la plante. Nous reproduisons simplement des mutations que la nature réalise déjà.

Par ailleurs, parmi les critiques que l’on vous oppose, que ces nouvelles technologies favorisent la concentration du marché entre quelques grands groupes. Les petits semenciers ont-ils encore leur place ?
Sébastien Vidal : Absolument. Nous avons d'ailleurs veillé, avec l'Union française des semences, à ce que tous puissent accéder à cette technologie. Il faut distinguer la question des brevets de celle de leur utilisation. Toutes les entreprises n'auront pas forcément les moyens financiers d'investir directement dans ces technologies. En revanche, nous avons obtenu que soit préservée "l'exception du sélectionneur". Comme aujourd'hui, les sélectionneurs pourront continuer à utiliser des caractéristiques présentes dans les variétés concurrentes, moyennant une rémunération appropriée. C'est déjà ainsi que fonctionne le secteur des semences.

Le Sénat examine cette semaine le projet de loi d'urgence agricole, après son vote à l’Assemblée nationale début juin. Le texte facilite notamment la création d'ouvrages de stockage d'eau, en renforçant le rôle du préfet. Est-ce une bonne mesure ?
Sébastien Vidal : Sur le renforcement du rôle du préfet, oui. En revanche, j'attendais beaucoup plus de ce texte. Il est temps d'arrêter de traiter ces sujets dans l'urgence. L'eau est devenue un enjeu majeur pour toute la société, pas uniquement pour l'agriculture. Nous sommes tous concernés. En France, seulement 6 % des surfaces agricoles sont irriguées, contre 15 % en Espagne, 20 % en Italie, 22 % aux Pays-Bas et 44 % en Inde. L'agriculture utilise environ 3,5 milliards de mètres cubes d'eau par an pour l'irrigation, alors que près de 500 milliards de mètres cubes tombent chaque année sous forme de précipitations. Le problème n'est pas uniquement la quantité d'eau disponible : c'est sa répartition dans le temps.

Vous plaidez donc pour davantage de stockage ?
Sébastien Vidal : Oui, mais pas uniquement pour l'agriculture. Il faut sortir de l'opposition entre les différents usages de l'eau. Sinon, nous aurons exactement les mêmes débats dans dix ans. Je pense que ce sujet doit être traité au plus haut niveau de l'État. J'appelle presque à un véritable "plan Marshall de l'eau". Nous pouvons imaginer des grands ouvrages de stockage, mais aussi réutiliser certaines carrières aujourd'hui abandonnées. Il existe de nombreuses solutions.

Sur la loi d'urgence agricole, on a pu voir sur la version votée par l'Assemblée des amendements qui instaurent des prix planchers lors des négociations commerciales entre agriculteurs et industriels. Quant à l'expérimentation des tunnels de prix, au-delà de la filière bovine, elle a été supprimée, au regret du gouvernement. Quelle est votre position sur le débat autour des prix agricoles ?
Sébastien Vidal : Je suis toujours surpris que l'on ramène cette question uniquement au prix payé aux agriculteurs. Je suis agriculteur moi-même, comme tous les membres du conseil d'administration de notre coopérative. Notre objectif est évidemment de rémunérer au mieux nos adhérents. Le véritable problème est ailleurs. Aujourd'hui, nous imposons aux agriculteurs européens des prix mondiaux alors que leurs conditions de production sont très différentes de celles de leurs concurrents. Tant que nous accepterons cette mondialisation des prix sans reconnaître le coût réel des exigences que nous imposons à notre agriculture, nous continuerons d'avoir des débats qui, selon moi, ne répondent pas au fond du problème.

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Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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