« Il était inenvisageable de pouvoir en parler » : Romain Lemire face au silence de l'inceste
Comment raconter l'indicible sans le trahir ? Dans "Clément", qui a valu à Romain Lemire le prix Goncourt du premier roman en 2026, l'écrivain revient sur l'inceste qu'il a subi pendant son enfance.
Romain Lemire, auteur, parolier, comédien, chanteur et musicien ; ©DRDans "Clément", Romain Lemire raconte les viols commis par son père durant son enfance. Il choisit de les écrire à hauteur d'enfant. Un choix littéraire, mais pas que. « Pour bien parler de l'inceste, il fallait en parler à hauteur d'enfant », explique-t-il. Dans son livre, le narrateur ne comprend pas ce qu'il vit tandis que le lecteur, lui, comprend. C'est là que naît le malaise.
Dire sans détour
Décrire les violences était nécessaire. Non pas pour choquer, mais pour nommer.
On parle souvent du tabou de l'inceste. En réalité, il y a surtout un tabou à le dire, à le nommer
160 000 enfants sont agressés sexuellement chaque année en France. Un toutes les 3 minutes, et pour près de la moitié, dans le cadre familial. Des chiffres impressionnants, et pourtant, la parole reste encore rare.
Son livre ne raconte pas seulement le crime en question, mais aussi ce qu'il provoque dans le temps. « L'inceste est presque la situation initiale du livre. (...) Le livre parle davantage de ses effets, de la bombe à retardement qu'il constitue », affirme l'écrivain. Le plus dévastateur dans tout ça n'est parfois pas seulement l'acte. C'est ce qui se développe autour : la confusion, la honte, et surtout le silence. « Le silence protège rarement l'enfant. Il protège presque toujours l'adulte », avance l'auteur.
L'inceste, tabou absolu
Chez les Lemire, tout se dit, sauf cela. « Il était inenvisageable de pouvoir en parler », raconte l'auteur. Pendant longtemps, aucun des frères ne soupçonne que les autres vivent la même chose. « J'étais persuadé d'être le seul », confie l'écrivain. C'est le frère aîné qui finit par en parler à leur mère. C'est seulement à partir de ce moment-là que la parole circule dans la famille.
Sa mère occupe une place importante dans le récit. Victime elle aussi, dit-il, « trahie par son mari ». Elle incarne également le silence qui s'est installé dans la famille. « Ma difficulté à vivre cet état de dissonance cognitive, cette confusion, est due à 50 % au viol et à 50 % au silence qu'il y a autour », décrit Romain Lemire.
Une espérance impossible
Romain Lemire a élevé dans une famille catholique. Il garde un bon souvenir de l'aumônerie, un groupe d'amis qu'il considère comme « déterminant » dans les épreuves qu'il a traversé. Cependant, cette relation à la foi s'est progressivement rompue. « Je pense que j'ai été trop en colère à un moment donné », explique-t-il. Aujourd'hui, l'écrivain se dit agnostique. Il indique d'ailleurs que l'espérance le « dépossède de l'action. J'ai l'impression que pendant qu'on espère, on n'agit pas », exprime-t-il.
Dans son livre, il est pourtant beaucoup question de lumière. Celle notamment des toiles noires de Pierre Soulages, que Romain Lemire évoque longtemps. « Quand on déplace le regard devant un outrenoir de Pierre Soulages, le noir s'illumine, et c'est toujours la lumière contemporaine, la lumière de l'instant, de l'hyper-présent qui nous parvient », confie-t-il. Une image qui traverse aussi "Clément".


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