Ouverture de la Rencontre européenne de Taizé à Paris avec le frère Benoit
Le frère Benoît, de Taizé, est l’organisateur des rencontres cette année. Il a témoigné au micro de RCF et de Radio Notre Dame.
Frère Benoit de Taizé © Mélanie NiemecDans sa lettre écrite aux participants de la Rencontre européenne de Paris, le prieur de la communauté de Taizé, le frère Matthew, interpelle les jeunes personnellement. Que cherches-tu ? interroge-t-il. Chercher le silence, chercher une direction, chercher la joie, chercher un sens, chercher un monde juste, chercher la communauté, chercher la paix… C’est un peu le programme de cette rencontre. Que cherchent les jeunes qui sont là, frère Benoît ?
Je pense qu’en effet, frère Matthew, notre prieur, a eu l’idée d’écrire un texte très spirituel, mais aussi avec des dimensions communautaires et sociales. Et je pense que c’est un peu le fil directeur de ces rencontres : encourager les jeunes à s’enraciner dans la foi pour devenir des porteurs de paix et d’espérance dans le monde difficile que nous connaissons aujourd’hui, dans lequel ces jeunes vivent et grandissent. Et donc, cette question du sens, au fond : qu’est-ce que ces jeunes peuvent découvrir à travers cette expérience vécue au cours de la Rencontre européenne, qui donne un sens à leur existence de retour chez eux ?
Le premier lieu de recherche proposé par le frère Matthew, c’est le silence. Les jeunes sont ultra-connectés, ils ont soif de silence. Que permet le silence dans notre brouhaha ?
Oui, je crois que c’est en effet une grande question aujourd’hui. Beaucoup de jeunes n’ont plus tellement d’espace pour ce silence, pour cette vie intérieure. Et en même temps, on voit à Taizé combien ils entrent facilement, rapidement dans le silence lors des prières communes. Souvent, ils nous disent à la fin de leur séjour que c’était en réalité l’une des expériences les plus marquantes. Ils nous demandent même : « Mais pourquoi allongez-vous le temps de silence au fil de la semaine ? » alors qu’en réalité, il dure toujours le même temps. Mais ils ont l’impression que l’expérience devient de plus en plus forte au fil des jours.
Il faut imaginer 15 000 jeunes en silence. C’est à la fois sans bruit et en même temps plein de quelque chose. Est-ce que vous pourriez nous décrire ce qui se passe dans ces temps de silence ?
Oui, c’est vrai que c’est une marque de fabrique de notre prière : à la fois la dimension chantée, la lecture de la Parole de Dieu, les intercessions, mais aussi un très long moment de silence, dans lequel chacun, chacune peut ouvrir son cœur à la présence de Dieu, qui n’a pas besoin de traduction dans un contexte international. C’est vrai que c’est un point important, puisque tout se joue dans les cœurs et, en même temps, on est ensemble. Ce n’est pas simplement un silence qui nous isole ou qui nous renvoie à nos propres questions intérieures, mais aussi une dimension communautaire : ce silence, on le vit tous ensemble.
Est-ce que c’est là que se joue, peut-être que se concrétise, le sens de tous les ateliers, les conférences, les rencontres qui ont lieu dans la journée sur des thèmes hyper compliqués, en plus, vraiment sur des thèmes pour lesquels les jeunes sont engagés ? Est-ce que c’est dans ce silence intérieur, dans ce face-à-face avec Dieu, que se joue le fond, le fin du fin de l’engagement des jeunes ?
Oui, je crois que frère Roger, qui a initié la vie de notre communauté, aimait parler du silence comme d’un creuset. Et c’est exactement cette idée. Dans le silence de la prière commune, nous pouvons déposer tout ce qui fait notre journée, tout ce qui fait parfois notre vie : nos préoccupations, nos questions. C’est comme si nous déposions au pied du Christ, dans la prière, tout ce qui a marqué ces jours. Et je pense que c’est important pour que les jeunes puissent à la fois vivre des rencontres très fortes, s’enrichir, approfondir des thèmes, mais aussi découvrir cette dimension plus intérieure de la vie chrétienne.
Vous vous êtes habitué à cette onde de prières, de fêtes, puisque vous êtes frère de Taizé depuis quelques années maintenant. Est-ce que c’est là que s’est jouée, peut-être, votre vocation religieuse ?
C’est vrai que cela a beaucoup marqué mes premiers séjours à Taizé. Je ne venais pas spécifiquement, à l’origine, pour le silence ; je dois dire que c’était plutôt la rencontre, la fraternité, qui m’attirait. Mais en même temps, j’ai été très vite frappé par cette dimension du silence dans la prière commune. Et jusqu’à aujourd’hui, c’est vrai que c’est un mode de prière qui me semble particulièrement approprié pour aider les jeunes à s’enraciner et, si j’ose dire, à redescendre de la colline pour devenir, très concrètement, des messagers, des porteurs de paix et d’espérance dans leurs lieux de vie.
Alors, autre recherche proposée par le frère Matthew dans sa lettre : « Chercher un sens ». Le prieur de Taizé écrit :
« Dans notre recherche, saurons-nous suivre nos questions jusqu’à la source de la vie ? Nous ne trouverons peut-être pas toutes les réponses, mais en osant suivre le Christ, nous en venons à confier à Dieu nos interrogations dans une confiance lucide. Alors, nous découvrons la tendresse et la bonté de Dieu qui nous étreint. »
Les jeunes d’aujourd’hui ont soif de Dieu. Comment est-ce qu’ils cherchent Dieu ?
Je dirais qu’ils cherchent en effet cette présence de Dieu, d’une part dans cette expérience de la vie intérieure et de la foi dont nous venons de parler. Mais il me semble aussi qu’ils font l’expérience de Dieu dans la rencontre du prochain. Et au fond, c’est un peu l’image de Dorothée de Gaza, un chrétien des premiers siècles, qui dit : « Si Dieu est au centre d’un cercle, plus on s’approche de lui, plus on se rapproche aussi les uns des autres. » Et je crois que c’est un peu cette expérience que nous aimerions vivre à Paris pendant ces journées. Tous les thèmes développés, les ateliers, les partages en petits groupes trouvent un sens plus profond lorsqu’on réalise que nous partageons cette foi et cette question du sens que, pour nous chrétiens, nous trouvons dans la présence du Christ dans nos vies.
Est-ce que Dieu est présent dans tous les enjeux qui traversent la vie de ces jeunes ? Je pense à l’écologie, à l’engagement politique. Cet après-midi, par exemple, les jeunes vont participer à un atelier avec des députés élus à l’Assemblée nationale, ceux qui votent les lois. Est-ce que Dieu est présent là ?
On ne demande pas à tous les intervenants de parler forcément de la foi. D’ailleurs, certains viennent d’horizons très différents, certains ne sont pas chrétiens ou n’aborderont pas les thèmes de manière spirituelle. Mais en même temps, pour les jeunes qui viennent au nom de leur foi pour approfondir ces sujets, il est essentiel de voir combien, par exemple dans le domaine de l’écologie, l’engagement peut s’enraciner dans la foi chrétienne. Si l’on parle de création, c’est bien que nous croyons qu’il y a un Créateur. Beaucoup de jeunes vivent un engagement très fort dans de nombreux domaines, mais ils ne font pas toujours le lien avec la foi. Et pour que la foi ne soit pas seulement une question du dimanche matin, mais qu’elle donne un sens à toute l’existence, il faut créer ces passerelles intérieures entre ce qui compte pour moi et ce trésor de la foi que j’ai reçu.
Dimension essentielle de cette rencontre de Taizé : l’œcuménisme. Les jeunes viennent des quatre coins de l’Europe, avec leurs convictions, leurs cultures, leurs traditions propres, catholiques, protestants, orthodoxes, de nombreux rites aussi. Cette année, on célèbre les 1700 ans du concile de Nicée. Le pape Léon s’y est rendu il y a quelques semaines dans une déclaration commune avec le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée. Ils ont dit, je cite : « L’objectif de l’unité chrétienne comprend celui de contribuer de manière fondamentale et vivifiante à la paix entre tous les peuples. » L’œcuménisme, frère Benoît, est-il une réalité pour les jeunes ? Ou est-il encore en construction ? Où en est-on pour eux ?
J’ai un sentiment un peu partagé. Chez certains jeunes, l’œcuménisme semble déjà être une question du passé : ils vivent leur foi chrétienne avec des frères et sœurs de toutes les Églises et ne sont pas forcément attachés à une confession particulière. C’est une forme de post-confessionnalisme. Et en même temps, chez d’autres, il existe une quête identitaire plus forte, qui les rend parfois plus catholiques ou protestants que chrétiens.
Est-ce lié à leur culture, à leur pays d’origine ? En France, on voit bien qu’avec la minorisation des catholiques, il y a un socle qui se renforce, une manière de se serrer les coudes pour exister. Est-ce que cela complique l’œcuménisme ?
Cela peut être dépassé si nous vivons justement des rencontres comme celles-ci. Si les jeunes engagés dans une quête identitaire découvrent qu’ils ont des frères et sœurs en Christ dans toutes les Églises, alors on peut chercher ensemble. Si chacun reste dans son couloir en pensant détenir toute la vérité, là il y a un risque. Mais je ne crois pas que ce soit majoritaire. Beaucoup de jeunes sont très engagés dans leur paroisse locale et, en même temps, ouverts à approfondir la foi avec d’autres confessions. Et c’est un beau message de cette rencontre, co-construite avec des Églises qui ne sont pas toujours proches.
On lit dans la Bible : « C’est à l’amour qu’ils auront les uns pour les autres que l’on reconnaîtra mes disciples », dit Jésus. Est-ce que ces rencontres, cette unité des chrétiens, sont missionnaires, évangélisatrices ?
J’y crois profondément. D’autant plus dans un contexte de minorité. Il est indispensable aujourd’hui de valoriser cet héritage commun. Le pape Benoît XVI le disait déjà : la vérité se trouve dans la personne du Christ. Personne ne peut dire qu’il la possède à lui seul. C’est cet œcuménisme réceptif qui nous permet de recevoir les dons les uns des autres.
Merci beaucoup, frère Benoît, d’avoir été avec nous ce matin pour l’ouverture de cette Rencontre européenne de Taizé.


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