« On parle déjà moins du Venezuela » : Trump déplace le débat vers le Groenland, analyse Brad Safarik
Présentée par Washington comme une action décisive contre le régime de Nicolás Maduro, l’intervention militaire américaine au Venezuela marque, selon le politologue Brad Safarik, un tournant assumé de la politique étrangère des États-Unis, désormais centrée sur la puissance, les zones d’influence et la rivalité avec la Chine. Pour preuve, la question de la reconstruction démocratique du Venezuela reste presque absente du discours officiel. En déplaçant rapidement le débat vers le Groenland, Donald Trump contribue aussi à reléguer au second plan les critiques liées au droit international et à la souveraineté des États en Amérique latine.
© RCF Anjou - Brad SafarikL’opération militaire lancée par les États-Unis au Venezuela au début du mois de janvier a provoqué une onde de choc diplomatique à travers le monde. En déployant pour la première fois depuis des années des soldats américains au sol en Amérique latine, Washington rompt avec une certaine retenue stratégique. « C’est ce qui a surpris tout le monde, y compris l’opinion publique américaine : pour la première fois, ce sont des soldats américains sur le terrain », souligne Brad Safarik, maître de conférences en sciences politiques à l’Université catholique de l’Ouest (UCO) à Angers.
Si l’intervention a été présentée comme une action rapide et ciblée contre le régime de Nicolás Maduro, elle n’a rien d’improvisé. « Il faut voir cette opération comme quelque chose qui a été mûri de longue date. Elle s’inscrit clairement dans la continuité du premier mandat de Donald Trump », analyse le spécialiste des relations internationales. Dès la fin de son premier mandat, rappelle-t-il, le président américain avait déjà fait de Nicolás Maduro une cible prioritaire, notamment à travers des poursuites judiciaires engagées aux États-Unis pour trafic de drogue.
Une lutte contre le narcotrafic largement contestée
La justification officielle avancée par Washington repose sur la lutte contre le narcotrafic. Nicolás Maduro est accusé d’être à la tête d’un « État narcotrafiquant ». Une accusation que Brad Safarik invite à relativiser : « Dire si Nicolás Maduro est ou non un narcotrafiquant est extrêmement difficile. Le monde du trafic de drogue est opaque. Mais ce qui est certain, c’est que le Venezuela n’est pas un acteur central de la production de cocaïne ou de fentanyl ».
Selon le politologue, l’administration Trump a volontairement brouillé les lignes entre narcotrafic et terrorisme. « Ils ont mis dans le même sac les cartels de drogue et les organisations terroristes comme Al-Qaïda ou l’État islamique. Dans leur discours, ce sont les mêmes ennemis des États-Unis ».
Cette logique rappelle, selon lui, la rhétorique utilisée après les attentats du 11 septembre 2001. « Donald Trump raisonne comme George W. Bush à l’époque : si une menace nuit à la population américaine, alors une intervention extérieure devient légitime ». Une analogie discutable, dans la mesure où « ni le fentanyl ni la cocaïne ne proviennent majoritairement du Venezuela ».
De la sécurité à l’illégitimité politique
Face aux limites de l’argument sécuritaire, l’administration américaine a progressivement déplacé son discours vers la question démocratique. « On est passé d’un discours sur le fentanyl à la cocaïne, puis à l’illégitimité politique de Nicolás Maduro », résume Brad Safarik.
Les élections présidentielles de 2024 au Venezuela ont été largement contestées par l’opposition et non reconnues par de nombreux États. « L’opposition affirme avoir prouvé que les résultats ont été truqués », rappelle l’universitaire. Un tournant par rapport à l’ère Hugo Chávez, qui avait mis en place un système électoral très transparent pour asseoir sa légitimité internationale.
« Nicolás Maduro a conservé l’héritage politique de Chávez, mais il a profondément modifié la manière dont le pouvoir est exercé, en s’appuyant sur l’armée et la répression », analyse Brad Safarik. Pour autant, il note un paradoxe majeur : « Contrairement aux interventions américaines passées, il n’y a quasiment aucun discours sur la reconstruction démocratique du pays ».
Autrement dit, Washington ne semble plus chercher à légitimer son action par la promesse d’élections libres, d’un processus institutionnel encadré ou d’une transition politique portée par le peuple vénézuélien. « On ne parle ni de calendrier électoral, ni de garanties démocratiques, ni même du rôle de l’opposition », souligne le politologue. Une rupture nette avec la rhétorique traditionnelle de la diplomatie américaine, qui justifiait ses interventions au nom de la défense de la démocratie. « Ici, la priorité n’est pas de transformer le régime, mais de sécuriser des intérêts stratégiques immédiats », conclut-il.
Le pétrole et la rivalité avec la Chine au cœur du dossier
Derrière les arguments sécuritaires et politiques, les intérêts économiques apparaissent déterminants. « Le pétrole est évidemment un enjeu central », reconnaît Brad Safarik. Le Venezuela dispose des plus importantes réserves prouvées au monde, et une part significative de sa production était destinée à la Chine.
« Cette intervention envoie un message très clair : l’Amérique latine reste une zone d’influence américaine », affirme-t-il. Une logique qu’il relie directement à la doctrine Monroe de 1823. « Ce que nous voyons aujourd’hui, c’est le retour assumé de cette doctrine, adaptée au XXIe siècle, avec la Chine comme principal rival ».
Le politologue rappelle que cette stratégie ne se limite pas au Venezuela. « On l’a vu au Panama, lorsque Donald Trump a fait pression pour évincer les entreprises chinoises de la gestion du canal. Il n’a pas eu besoin d’envoyer des soldats : la menace a suffi ».
Une diplomatie de la force assumée
Pour Brad Safarik, l’intervention au Venezuela illustre un changement profond de paradigme. « Il n’y a plus ce discours d’exceptionnalisme américain qui consistait à dire : nous sommes une superpuissance au service de la démocratie ». À la place, il observe « une politique étrangère matérialiste, fondée sur les ressources, la puissance économique et le contrôle territorial ».
Cette approche se retrouve également dans les déclarations de Donald Trump sur le Groenland. « Ce n’est pas un hasard si, quelques jours après l’opération au Venezuela, le débat médiatique s’est déplacé vers le Groenland. Donald Trump maîtrise parfaitement le tempo médiatique », souligne-t-il.
Une stratégie efficace, mais inquiétante. « On parle déjà moins du Venezuela, alors même que les questions de souveraineté et de droit international restent entières », regrette Brad Safarik.
Pour le politologue, il ne s’agit pas seulement d’une digression géographique, mais d’une tactique qui permet à l’administration américaine de rediriger l’attention des médias et de l’opinion publique vers un autre sujet sensationnel. En évoquant publiquement la possibilité d’acquérir le Groenland — y compris en laissant entendre que toutes les options, y compris militaires, sont sur la table — Trump déplace le centre des débats vers l’Arctique, ses ressources et sa position stratégique, tout en reléguant au second plan les critiques liées à l’intervention vénézuélienne et à la politique envers d’autres pays d’Amérique latine.
Cette offensive rhétorique autour du Groenland intervient alors que le président américain réaffirme son intention d’intégrer l’île aux États-Unis, suscitant une vive réaction du Danemark et de nombreux dirigeants européens qui rappellent que le territoire n’est pas à vendre et appartient à un allié de l’OTAN. En mettant ainsi sur la table un sujet explosif — l’avenir d’un territoire autonome riche en ressources et d’une importance géostratégique majeure — la Maison Blanche capte les projecteurs et relance un débat public plus favorable à ses propres intérêts.
« Avec Donald Trump, l’imprévisibilité est devenue un mode de gouvernance », conclut-il. « Les décisions semblent très centralisées, et c’est ce qui rend cette politique étrangère particulièrement déstabilisante, y compris pour les alliés des États-Unis ».


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