« On ne peut pas dire qu'il y ait une déviance dans la communauté » : le Chemin Neuf répond
Alors que le collectif "Après le Chemin Neuf" s'est constitué en avril 2026 en dénonçant des abus de confiance et d'autorité, ainsi que des cas d'emprise psychologique et spirituelle au sein de la Communauté du Chemin Neuf dont ses membres faisaient partie, les responsables de cette communauté catholique née à Lyon en 1973 prennent la parole sur RCF. Catherine Denis et Étienne de Beaucorps détaillent les mesures mises en place pour panser et prévenir ce que la communauté considère comme « des blessures ».
Catherine Denis et le père Etienne de Beaucorps de la Communauté du Chemin neuf, dans les studios de RCF Lyon © DRLa réponse de la communauté. Près d'un mois après la parution d'une enquête de Rue89Lyon puis le témoignage sur RCF Lyon de deux membres du collectif "Après le Chemin Neuf" composé d'anciens membres ou proches de la communauté s'en disant aujourd'hui victimes, la parole est au Chemin Neuf. Une première réaction médiatique en longueur face aux témoignages : des allégations d'abus de confiance, d'autorité et d'emprise psychologique ou spirituelle portées par des personnes ayant fréquenté le Chemin Neuf à différents niveaux d'engagement. De son côté, la communauté religieuse, fondée à Lyon en 1973 et portant en particulier une pastorale auprès des jeunes, mineurs ou majeurs, s'exprime par la voix de deux de ses membres actuels.
Catherine Denis est théologienne et médecin, elle a notamment participé à la création de la cellule interne d'écoute post-Ciase au sein de la communauté du Chemin Neuf. Le père Étienne de Beaucorps est prêtre et a été le responsable de la formation des jeunes pendant dix ans.
RCF Lyon (Johan Fresse) : Pourquoi souhaitez-vous vous exprimer ?
Catherine Denis : La première chose, c'est d'exprimer notre compassion pour toutes ces personnes qui se sont manifestées comme ayant souffert d'une manière ou d'une autre, soit pour un temps qu'elles ont passé dans la communauté, soit simplement parce qu'elles ont vécu une mission avec nous et qu'elles ont été blessées par cette situation. C'est principalement ça, d'abord, exprimer notre souffrance, et puis ensuite redire notre confiance dans tout ce qu'on est en train de mettre en place pour essayer au maximum d'éviter que ça se reproduise d'une manière ou d'une autre.
Étienne de Beaucorps : Je crois qu'on avait envie d'exprimer aussi notre douleur, de pouvoir entendre ces témoignages douloureux. Ça fait toujours mal d'être devant quelqu'un qui a mal. Et peut-être que cette compassion qu'on a exprimée, c'est aussi une volonté de vouloir aider celui qui souffre : on n'est pas du tout dans un bras de fer avec les témoignages entendus, mais on pousse plutôt dans le même sens et on a envie de faire du bien pour tout le monde. On a envie de pouvoir continuer tous les travaux entamés depuis quelques années.
RCF Lyon : Suite à l'enquête de Rue89Lyon et sa série de témoignages recueillis notamment auprès du collectif Après le Chemin Neuf, faisant état de ce qu'ils considèrent comme des cas d'emprise psychologique et d'abus spirituel, caractérisant selon eux une problématique systémique au sein du Chemin Neuf, votre communauté a répondu. Dans votre communiqué, vous reconnaissiez « des blessures » et annonciez travailler « depuis plusieurs mois à la mise en place d'une commission indépendante ». Qu'a mis en place le Chemin Neuf ces dernières années et où en est la mise en place de cette commission ?
Catherine Denis : Ça fait vraiment longtemps qu'on est conscient qu'il y a des personnes qui nous parlent, qui nous disent qu'elles ont été blessées. J'en profite pour dire que [parmi] ceux du collectif, certains, avec qui on avait déjà avancé, sont venus nous rencontrer, et puis nous avons plutôt découvert à cette occasion [d'autres personnes qui] n'ont pas eu les espaces pour venir nous écouter. C'est un premier point important pour nous : susciter des espaces qui permettront justement cette écoute.
Prévenir et signaler : « La vie spirituelle nous met en situation de vulnérabilité »
Pour revenir dans l'historique, avec les événements de la Ciase [ndlr : Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, donc le rapport a été rendu public en octobre 2021], le Chemin Neuf, comme beaucoup d'autres communautés religieuses, s'est bien sûr sentie interpellée, et [nous avons eu] l'humilité de reconnaître qu'on n'est pas indemnes, qu'on est une communauté humaine, qu'on peut faire mal, c'est évident. Nous avons donc créé, et, en tant que membre du conseil de communauté, j'en ai été le vis-à-vis, ce qu'on appelle l'EPLA, l'« équipe de prévention et de lutte contre les abus ». C'est une équipe complètement indépendante du gouvernement de la communauté, même si j'en suis moi-même le vis-à-vis pour vérifier que ça fonctionne et qu'elle se met en place. Ce qui est important pour nous, c'est que cette équipe avait deux dimensions dès le début : une dimension d'écoute, c'est important, mais aussi une énorme dimension de prévention. Au sein de notre EPLA, nous avons une équipe prévention et une équipe signalement.
Pour nous, c'est essentiel qu'à chaque fois qu'on a un signalement, il faut surtout mettre en place des évènements pour prévenir. On a donc beaucoup travaillé sur la prévention dans nos sessions, dans nos missions, dans nos foyers d'étudiants, dès qu'on accueille des jeunes.
Sur la prévention, on parlait pendant longtemps de "personnes vulnérables" : je pensais bien sûr aux mineurs, mais je me suis très vite rendu compte qu'en fait, à partir du moment où on vient faire une retraite spirituelle, il y a une forme de vulnérabilité. Parce qu'on s'en remet à la vie spirituelle, on remet son corps, son psychisme, son esprit. Et ça, ça me paraît très important à nommer. C'est-à-dire que la vie spirituelle nous met en situation de vulnérabilité.
En tant qu'animateurs et accompagnateurs de ces jeunes mais aussi de ces adultes, il faut qu'on prenne conscience que nous sommes devant des personnes qui sont susceptibles d'être vulnérables, il faut donc être encore plus vigilants. Première chose, la prévention. On a énormément mis l'accent sur la prévention avec des référents abus et un kit de formation qui contient trois éléments en particulier. La formation Stop Abus proposée par le diocèse de Paris, par exemple, qu'on a choisi de faire en ligne. Aujourd'hui, à peu près 500 personnes ont [suivi] cette formation. Ensuite, on a deux petites soirées en visio qu'on propose régulièrement : une soirée sur les abus sexuels, et surtout une soirée sur l'action des abus spirituels. Ensuite, depuis que l'équipe "signalement" existe, on a eu 17 signalements d'une grande diversité, et surtout dans le domaine spirituel, pas du tout dans le domaine sexuel.
Pour certaines situations, on arrivait tout doucement à avancer, à restaurer un climat de confiance, à proposer aussi des démarches de réconciliation et de pardon : mais dans d'autres circonstances, on s'est rendu compte qu'on n'y arrivait pas. Et c'est là où on a eu cette idée, depuis septembre 2025, de solliciter la CRR [ndlr : la Commission Reconnaissance et Réparation est une commission indépendante pour la réparation des violences sexuelles commises par des membres des instituts religieux, créée par la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) en novembre 2021, à la suite de la publication du rapport de la Ciase] : on est en cours, parce que la CRR n'avait pas l'habitude. Pour la CRR, c'était vraiment la question des abus sexuels. Or, aujourd'hui, ce qu'on lui demande, nous, c'est plutôt de l'ordre de ce qu'on appellerait des situations d'abus de pouvoir, d'abus de conscience, qu'il va falloir qu'elle évalue. Est-ce que toutes les victimes ont réellement été abusées ? C'est ça toute la question. On est en échange régulier avec la CRR pour essayer de trouver la meilleure structure pour permettre cette commission externe indépendante.
« Il n'y a aucune démarche d'accompagnement psychologique au sein de la communauté »
RCF Lyon : Certains membres du collectif Après le Chemin Neuf parlent d'une vie en communauté qui les a « aspirés », d'autres de journées au cadencement infernal en allant parfois jusqu'aux allégations de travail dissimulé, d'autres encore accusent les membres du Chemin Neuf de les encourager à « s'oublier » totalement pour se donner à la communauté. Vous reconnaissez des « blessures ». Que demandez-vous concrètement aux jeunes, parfois mineurs, qui se tournent vers la communauté, ainsi qu'aux membres "frères et sœurs consacrés" ?
Étienne de Beaucorps : C'est vrai que dans les témoignages qu'on reçoit, on est dans toute la problématique de l'accompagnement vocationnel, d'une vie qui cherche à s'engager à la suite du Christ, qui cherche à suivre l'Évangile. Et dans cette problématique de l'accompagnement vocationnel, donc du choix, de la décision, il y a tout cet enjeu de pouvoir faire émerger une liberté qui s'engage, de pouvoir éduquer à cette liberté. Et on entend dans ces témoignages qu'il y a diverses étapes qui sont à peaufiner. Nous avons travaillé ces dernières années sur cet enjeu-là de servir chaque étape. Et d'ailleurs, beaucoup de témoignages parlaient déjà même de l'étape de "l'entrée". Quand on cherche à rejoindre une communauté, il faut se demander pourquoi.
RCF Lyon : À quoi ressemble la journée d'un membre engagé dans la communauté ? Quelles sont les tâches demandées, sur combien de temps ?
Étienne de Beaucorps : C'est très proche à beaucoup de [communautés] religieuses. En fait, on démarre en priant le matin. Ça dépend dans chaque maison : l'office est entre 7h30 et 8h30. Ensuite, on a nos services communs. Certains sont dans des missions pastorales, d'autres dans des maisons d'accueil. De 9h à midi, on a donc ce temps de travail, puis on s'arrête pour l'eucharistie ensemble. On reprend à 15h nos différents services, et à 18h, on s'arrête à nouveau pour la prière commune. Souvent, un office des vêpres puis un temps d'adoration eucharistique. Après, le dîner ensemble, et puis, deux à trois fois dans la semaine, on a des soirées, soit pour pouvoir se voir en communauté, parce que c'est important d'avoir ces temps de partage et d'échange, soit pour un temps de prière ensemble.
RCF Lyon : Pour certains, la communauté arrive dans la vie au moment où une perte de repère et un besoin de cadre se font ressentir. Pour d'autres, c'est dès le plus jeune âge, avec parfois une culture familiale, d'anciens ou actuels membres de la famille qui en font déjà partie. Ils viennent parfois avec des récits de vie compliqués et des situations de fragilité évidentes. Certaines de ces situations vous ont-elles déjà dépassés ?
Catherine Denis : C'est une bonne question, une question très importante, merci de la poser. C'est toute la complexité aujourd'hui : accueillir des jeunes qui arrivent avec une histoire, accueillir n'importe quel être humain avec sa propre histoire. Il y a tout un chemin : marcher avec le jeune, le connaître au mieux, connaître précisément ses espaces de liberté et ses espaces de non-liberté qui peuvent être marqués par une histoire douloureuse ou blessée. C'est là où, pour nous, cette dimension de l'accompagnement spirituel va être très importante, c'est-à-dire de faire grandir sa vie de prière, sa vie de relation avec le Seigneur.
Repérer la non-liberté : « Parfois avons-nous peut-être manqué de justesse »
RCF Lyon : Comment faites-vous la distinction entre accompagnement spirituel et accompagnement psychologique ?
Catherine Denis : C'est, de fait, la question la plus importante.
C'est très clair pour nous qu'il y a une radicale séparation entre ce qui relèvera de l'ordre du spirituel et ce qui relèvera davantage de l'ordre du psychologique. Il n'y a aucune démarche d'accompagnement psychologique au sein de la communauté.
Dans la formation à l'accompagnement spirituel, il y a une part de formation aux sciences humaines, à la psychologie, mais uniquement pour discerner le moment où on ne touche plus à des questions d'ordre spirituel, mais où il faut renvoyer vers un psychologue ou un psychiatre. De même que, tout simplement, quand on a quelqu'un qui est grippé pendant un accompagnement spirituel, on va lui dire « Je te conseille d'aller voir le médecin parce que moi, je ne peux rien faire ».
RCF Lyon : Sur certains parcours de vie, il peut être plus pertinent d'aller voir un médecin qu'une communauté religieuse. Êtes-vous en contact avec des médecins, des psychologues, des psychiatres ?
Catherine Denis : On n'a pas des contacts particuliers, on n'a pas des relations personnelles. Par contre, on peut être amenés à aider le jeune (ou le moins jeune) à trouver quelqu'un qui lui correspond : il a toute la liberté d'aller voir qui il veut comme psychologue ou comme psychiatre, de même qu'il a la liberté d'aller voir n'importe quel médecin. Donc ça, c'est important.
Je crois qu'il y a tout un enjeu pour nous, responsables dans cet accompagnement (je parlais [plus haut] de vulnérabilité), c'est d'être sensible à l'espace de liberté du jeune. Et probablement, dans certains témoignages, quand je les relis aujourd'hui avec mon travail peut-être plus intellectuel, je me dis : parfois avons-nous peut-être manqué de justesse pour repérer la non-liberté. Entre autres, quand je lis « obéir à mon responsable, c'est obéir à Dieu », c'est faux, c'est dangereux de dire ça. Et ça, pour moi, ça vient peut-être du responsable, il faut qu'il ait la conscience qu'il n'est pas Dieu, et ça, à mon avis, c'est très clair pour chacun d'entre nous.
Alors qu'on parle parfois de cléricalisme, ça vient aussi de l'accompagné [ndlr : la personne mineure ou majeure qui suit un accompagnement spirituel] qui doit bien resituer son responsable à sa juste place : ça reste un humain, qui, de fait, comme lui, cherche Dieu, mais ça reste un humain. Donc pour moi, le plus important, c'est de bien discerner ce qui relève vraiment de la "marche avec" dans une recherche de plus grande proximité avec Dieu, avec l'Église, avec la vie d'un chrétien, et puis ce qui va relever de l'ordre du psychologue ou d'autres experts compétents.
RCF Lyon : Les membres du collectif Après le Chemin Neuf parlent d'un caractère systémique. De votre côté, vous reconnaissez des blessures : sont-elles individuelles ou bien y a-t-il des responsabilités collectives ?
Étienne de Beaucorps : Je pense qu'on ne peut pas dire qu'il y ait une déviance dans la communauté du Chemin Neuf. Ce qu'on peut reconnaître aujourd'hui, ce sont des défaillances dans l'accompagnement de situations personnelles et notamment dans cette étape de sortie, au moment où on se questionne, où on se ressaisit de sa liberté sur le cheminement qui est fait. Et dans ces sorties, je crois qu'on a parfois manqué de mesurer l'impact de ce passage, de cette reconstruction, de ce réengagement sociétal à vivre.
Je pense que c'est là où on a avancé dans l'accompagnement de ce moment délicat. On a mis en place pas mal d'aspects concrets, d'aide au logement, de réintégrer un bilan de compétences, etc.
On a mieux mesuré la dimension relationnelle au moment où une vie communautaire est vraiment engageante et où il faut accompagner ce passage sur la durée.
Catherine Denis : Nous le saisissons comme une opportunité pour nous interpeller, pour écouter ces témoignages jusqu'au bout et pour solliciter un regard extérieur qui nous aidera à avancer, à annoncer l'Évangile, à croire que la vie ensemble est possible. Et c'est ça qui, pour nous, est important autour de tout ce que nous sommes en train de vivre.


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