Nouvelle-Calédonie : le spectre d’un nouvel embrasement
Après le rejet à l’Assemblée nationale de la révision constitutionnelle sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, l’anthropologue et enseignant à l’UCO d’Angers Benoît Carteron analyse les profondes fractures qui traversent l’archipel. Entre question du corps électoral, mémoire coloniale, tensions communautaires et intérêts stratégiques français, le chercheur estime que « tout peut de nouveau éclater du jour au lendemain ».
© RCF Anjou - Benoit CarteronLe rejet, début avril, par l’Assemblée nationale du projet de révision constitutionnelle sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie a brutalement relancé les incertitudes autour de l’archipel. Pour Benoît Carteron, anthropologue et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie depuis plus de vingt ans, cet échec révèle avant tout l’impasse politique dans laquelle se trouve désormais le territoire.
Au cœur des tensions demeure la question du dégel du corps électoral, sujet explosif qui avait déjà provoqué les émeutes de 2024. Les indépendantistes kanaks y voient une menace existentielle. « Le gel du corps électoral, c’est ce qui selon eux leur permet de ne pas devenir une population minoritaire noyée sous une majorité pro-française », explique le chercheur.
Selon lui, l’accord de Bougival, censé ouvrir une nouvelle étape institutionnelle, a été perçu comme un recul par une partie importante du camp indépendantiste. « On faisait croire aux indépendantistes kanaks qu’on allait leur faire prendre un premier pas vers l’indépendance, mais ils ont eu le sentiment qu’on jouait encore sur les mots », analyse-t-il.
Un accord jugé « bancal »
Le texte prévoyait notamment la création d’un « État calédonien » au sein de la République française. Une formule qui n’a convaincu ni les indépendantistes les plus durs ni certains loyalistes modérés. « Les compétences régaliennes restaient à la France. Or l’enjeu de l’accès à l’indépendance a toujours été le transfert de ces compétences : police, justice, armée », rappelle Benoît Carteron.
Le chercheur, enseignant à l’UCO d’Angers, estime également que l’accord favorisait un risque de partition du territoire entre une province Sud loyaliste et des provinces Nord et des îles davantage acquises à l’indépendance. « Une partie des loyalistes souhaite clairement une séparation du pays », affirme-t-il.
Pour Benoît Carteron, le rejet parlementaire oblige désormais à reprendre les négociations sur de nouvelles bases. « L’accord de Bougival était une régression par rapport à l’accord de Nouméa », juge-t-il, estimant que plusieurs engagements historiques n’ont jamais réellement été appliqués.
« La France marche sur un fil »
Derrière la question institutionnelle se jouent aussi des enjeux géopolitiques majeurs. Ressources en nickel, position stratégique dans l’Indo-Pacifique, présence française face à la Chine : Paris entend conserver son influence dans la région.
« L’État français marche sur un fil », résume Benoît Carteron. « Soit on impose la présence française contre toute velléité indépendantiste et on risque la guerre civile. Soit on cherche une issue politique, mais plus on avance, plus cette issue devient difficile à trouver. »
Le spécialiste décrit une société profondément fragilisée depuis les violences de 2024. « Ça va mal économiquement, socialement et politiquement. Les tensions sont très vives et tout peut de nouveau éclater du jour au lendemain », alerte-t-il.
Une mémoire coloniale toujours vive
Pour l’anthropologue, les racines du conflit demeurent avant tout historiques. « Il y a une mémoire qui se transmet de génération en génération : celle de la colonisation, des répressions, du racisme et du sentiment de ne jamais être reconnu », explique-t-il.
Benoît Carteron refuse cependant toute lecture strictement ethnique du conflit. « La Nouvelle-Calédonie, ce n’est pas des Noirs d’un côté et des Blancs de l’autre. Il y a énormément de métissage », souligne-t-il, regrettant néanmoins l’absence d’un véritable récit commun capable de dépasser les fractures communautaires.
Le chercheur voit dans cette crise le reflet d’une difficulté plus large de la France à penser ses territoires ultramarins autrement qu’à travers un modèle centralisé. « La France a toujours du mal à reconnaître des identités et des modes de fonctionnement différents de ceux de l’Hexagone », estime-t-il.
Et de conclure : « Ce qui se joue en Nouvelle-Calédonie, au-delà des institutions, c’est une question de reconnaissance, de mémoire et de présence. »


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