Menace nucléaire : peut-on encore éviter le pire ?
Cinq ans après l’entrée en vigueur du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), la question nucléaire reste au cœur de l’actualité internationale. Entre la modernisation des arsenaux, la fragilisation de certains accords et les tensions régionales, le risque nucléaire n’a pas disparu mais il est plus souvent évoqué, y compris dans le débat public.
© Juergen Striewski de Pixabay (IA)Le nucléaire revient régulièrement dans l’actualité internationale, au gré des tensions géopolitiques, des annonces de modernisation d’arsenaux et des débats sur la solidité des traités de contrôle. Si l’arme atomique n’a pas été utilisée dans un conflit depuis la Seconde Guerre mondiale, elle reste un élément structurant des rapports de force entre États et un sujet sensible dès qu’il est question de sécurité collective, de diplomatie ou de dissuasion.
Où en est la menace nucléaire aujourd’hui ?
D’abord, remettre les choses en perspective. La menace nucléaire est présente depuis l’après-guerre. Patrice Bouveret, co-fondateur et directeur de l'Observatoire des armements, rappelle qu’elle s’inscrit dans la durée : "ça fait quand même pas mal d'années, 80 ans avec Hiroshima et Nagasaki, qu'on a cette menace nucléaire". Dans le même temps, le porte-parole de l'ICAN note que l’arme nucléaire n’a pas été utilisée dans un conflit depuis 1945, ce qu’il relie aussi à des facteurs politiques et sociaux : "elle n'a pas été utilisée dans un conflit, grâce aussi à la mobilisation" que son emploi déclencherait.
On est à 85 secondes de l'apocalypse du risque d'emploi de l'arme nucléaire.
Autre évolution marquante : la place du nucléaire dans les discours. Jean-Marie Collin, directeur de la campagne ICAN - Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires, souligne un changement de climat : "on est dans une banalisation", avec davantage d’acteurs qui évoquent ouvertement la possibilité d’acquérir ou de renforcer l’arsenal nucléaire. Pour lui, cette évolution du langage est un indicateur important, car elle influe sur les représentations collectives. Pour illustrer cette perception de risque, il mentionne aussi l’horloge symbolique du Bulletin of the Atomic Scientists : "on est à 85 secondes de l'apocalypse du risque d'emploi de l'arme nucléaire". Il précise que l’objectif est surtout de "faire une sorte de métaphore, prise de conscience", et d’interpeller les décideurs et les citoyens.
On a toujours des personnes qui souffrent des conséquences de 1945.
Mais que recouvre exactement l’expression "armes nucléaires" ? "Ce sont des armes de destruction massive", rappelle Jean-Marie Collin, dont les effets dépassent largement ceux des armes conventionnelles. Il cite Hiroshima, 15.000 tonnes d'explosifs, 80.000 personnes tuées, et des conséquences sanitaires prolongées. "On a toujours des personnes qui souffrent des conséquences de 1945". Il ajoute qu’un usage limité, même sans atteindre une guerre généralisée, pourrait produire des effets systémiques car "en cas d'emploi de plusieurs dizaines… nous entrerions dans un hiver nucléaire". La situation actuelle n’est pas seulement liée aux arsenaux existants, mais aussi à l’évolution des traités. Jean-Marie Collin souligne par exemple que le traité New START entre les États-Unis et la Russie, qui encadre certaines armes stratégiques, est avant tout un instrument de limitation. "Ce n'est pas un traité de désarmement. Il limite, il contrôle : il y a 18 vérifications chaque année, ça crée un lien de confiance", précise le spécialiste en défense, ce qui contribue à réduire les incertitudes entre États.
Peut-on encore éviter une escalade ?
Premier point : clarifier le débat sur la dissuasion. Patrice Bouveret insiste sur une confusion fréquente. "La dissuasion n'est pas forcément à coller au mot nucléaire", précise-t-il. Il rappelle que la dissuasion peut aussi s’appuyer sur d’autres registres. L’idée est de ne pas enfermer le débat dans un choix binaire "nucléaire ou vulnérabilité". Jean-Marie Collin, de son côté, décrit la logique de la dissuasion nucléaire en termes très directs : "il s'agit de menacer en permanence des populations civiles". "Des dirigeants ont accepté la possibilité d'utiliser ces armes de destruction massive. Et on ne peut pas dire si la dissuasion fonctionne ou pas", ajoute-t-il, en parlant plutôt de "théorie de la dissuasion nucléaire".
Il faut créer un changement de conscience et casser le dogme de la dissuasion.
Deuxième point : le rôle des traités et du droit international. Les invités rappellent que des instruments existent déjà. Jean-Marie Collin souligne que le TIAN n’est pas isolé mais s’inscrit dans un ensemble : TNP (non-prolifération), traité sur les essais, etc. Il explique que le TIAN vise notamment à "créer un changement de conscience et à casser le dogme de la dissuasion". Patrice Bouveret rappelle, lui, que l’ONU a historiquement mis le sujet sur la table dès 1946, ce qui montre que la question est structurelle dans l’ordre international.
Derrière l'Iran, il y a aussi l'État d'Israël et son arsenal.
Troisième point : traiter les crises régionales sans "double standard". Sur le dossier iranien, Jean-Marie Collin rappelle la chronologie : soupçons relancés après la sortie américaine de l’accord de 2015, surveillance de l’AIEA, et débat récurrent sur la capacité réelle de l’Iran à produire une arme opérationnelle. Il précise qu’à ce stade "on sait que l'Iran ne possède pas d'armes nucléaires". Mais pour ce spécialiste, derrière l'Iran, "il y a aussi l'État d'Israël et son arsenal", souvent peu discuté publiquement. Pour Patrice Bouveret, tant que la question n’est pas traitée de manière équitable, on se heurte à une impasse politique, car cela nourrit l’argument du "deux poids, deux mesures". Les invités évoquent d’ailleurs l’idée d’une "zone exempte d'armes nucléaires" au Moyen-Orient, régulièrement discutée dans les enceintes internationales.
C'est l'absence de mobilisation citoyenne qui conduit à la guerre.
Dernier levier : la mobilisation citoyenne et le débat public. Sans dramatiser, Patrice Bouveret insiste sur la paix qui ne se construit pas uniquement par les États, mais aussi par les sociétés. Il rejette l’idée que le pacifisme conduise à la guerre : "c'est l'absence de mobilisation citoyenne qui conduit à la guerre". Jean-Marie Collin va dans le même sens en évoquant la responsabilité démocratique : la sanction politique peut aussi venir des citoyens, en "questionnant nos autorités politiques" et en imposant le sujet dans le débat.


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