« Marc Bloch n’a pas été fusillé, il a été assassiné » : Stéphane Nivet raconte Marc Bloch avant sa panthéonisation
L’historien lyonnais et résistant Marc Bloch entre au Panthéon ce mardi 23 juin 2026. La cérémonie se déroule à partir de 21h à Paris sur France 2. Au micro ce soir-là pour vous commenter la cérémonie, un autre historien : Stéphane Nivet, qui a publié un livre en mars aux éditions Midi-Pyrénéennes : « 1944. L’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance ». Interview.
Notre invité : Stéphane Nivet, historien, et auteur de « 1944. L’assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance » © RCF LyonRCF Lyon :
Un historien qui raconte un historien : ça a été particulier à écrire du fait que vous partagez finalement la même vocation, 82 ans après sa mort ?
S.Nivet :
Quand on fait des études d'histoire et qu'on devient historien, Marc Bloch, c'est le patron. C'est lui qui a fixé un certain nombre d'horizons nouveaux au milieu des années 30 et sur lesquels on vit encore aujourd'hui en termes de méthode, en termes de regard, en termes d'ouverture disciplinaire, d'ouverture comparatiste avec d'autres pays. Le fait que ce soit le premier historien qui entre au Panthéon, c'est aussi important au moment où visiblement l'histoire nous rattrape. S’il avait été seulement historien, je ne suis pas certain qu'on serait là à parler de lui pour son entrée au Panthéon. Donc c'est évidemment sa fin qui a été déterminante dans son destin et dans la dimension que ça lui a donnée. J'ai voulu revenir ensuite sur le cheminement qui l’a conduit de passer de l'héroïsme de la raison, la recherche de la vérité, de l'historien, à l'héroïsme de l'action, à celui qui s'engage pleinement dans le combat et qui va y perdre sa vie. Il n'y a pas beaucoup d'universitaires et d'intellectuels qui ont le même CV et qui ont fini assassinés par la Gestapo. Donc c'est quelqu'un de symboliquement très fort.
RCF Lyon :
« Marc Bloch n'a pas été fusillé, il a été assassiné ». Ce sont les premiers mots de votre ouvrage. On pourrait presque le prendre comme un rappel à l'ordre ?
S.Nivet :
C'est aussi une leçon de Marc Bloch d'être précis dans les mots qu'on utilise. Lui, il était très précis et je pense qu'il ne faut pas donner le sentiment d'une forme de relativisme en employant le mot « fusillé ». Le mot « fusillé », il renvoie à une forme d'état de droit, de justice militaire, à la Libération.
Marc Bloch, il a été arrêté, il a été torturé, il a été enfermé cent jours à la prison Montluc. Et un soir, il y a 82 ans, on l'a accueilli dans sa cellule à Montluc, on l'a mis dans un camion et on l'a fait descendre dans un champ et on l'a abattu dans le dos. Donc c'est un assassinat.
Mais voilà, la meilleure manière de rendre service à la République, c'est de redonner force et tenue au langage.
RCF Lyon :
Votre livre s'organise en trois parties, commençant par ce que vous appelez l'anatomie d'un crime. On est dans un livre d'histoire, ou sur une enquête policière ?
S.N :
Le charme des panthéonisations, c'est que les historiens se sont mis aussi à la recherche d'une nouvelle documentation. On a trouvé avec d'autres amis historiens des documents inédits sur cette période-là. Mais effectivement, on avait cette documentation qui était dans la documentation judiciaire. Mais j'ai voulu lui donner peut-être une autre dimension et la faire parler, sur la réalité de ce qu'a vécu Marc Bloch. Et peut-être venir au plus près de la réalité de ce que ça signifie d'être cent jours à Montluc et assassiné pour que les gens comprennent dès le début du livre ce qu'il a vécu dans sa chair. Mais effectivement, on a retrouvé à l'occasion de cette panthéonisation des documents inédits.
RCF Lyon :
Qu’est-ce que cette panthéonisation va aussi apporter comme nouveaux éclairages sur Lyon, capitale de la Résistance ?
S.N :
Ça permet effectivement de mettre le projecteur sur ce qu'était Lyon à l'époque où Marc Bloch va la rejoindre au début de l'année 1943. Ce n'est pas un hasard s'il décide de choisir Lyon, parce qu'elle est la concentration des forces vives de la résistance intérieure en France. Même si tout ça va prendre un coup d'arrêt dans les mois qui vont suivre avec l'arrestation de Jean Moulin. Mais quand il arrive, le cœur battant de la résistance française est à Lyon et c'est l'occasion notamment de parler de « Franc-Tireur » qui est peut-être le plus lyonnais des mouvements nationaux de résistance puisqu'il est né dans les cafés de la place des Terreaux à Lyon. Il a rejoint ce mouvement qui se situe un peu au centre entre Libération qui était très à gauche et puis Combat qui était plus à droite. C'est un peu à l'image de Marc Bloch, un positionnement au centre de tous ces mouvements, et donc ça permet effectivement de comprendre la vie clandestine à Lyon, comment la résistance ici s'est organisée dans ce combat pour la libération nationale.
RCF Lyon :
Il y a une phrase dans votre livre qui pourrait nous permettre de toucher du doigt une certaine réalité concernant Marc Bloch : vous écrivez « Marc Bloch a été un homme honnête au sens où Montaigne l'entendait, à savoir un homme mêlé ». En quoi cette phrase aussi peut résumer l'esprit de cet ouvrage, de cette mémoire dont on parle ?
S.N :
On ne peut pas dissocier le Marc Bloch historien, le Marc Bloch résistant, le Marc Bloch père de famille, le Marc Bloch intellectuel, le Marc Bloch juif tel que Vichy le lui rappelle.
Je voulais aussi rappeler cette forme d'unité d'un homme dans sa diversité qu'on ne peut pas séparer. Il a été à chaque instant de sa vie un combattant, on l'a vu lors de la guerre de 1914, lors de la guerre de 1939-1945, engagé volontaire. Il a été en permanence historien.
Il a écrit sur la défaite de 1940 dans « L'étrange défaite » (1946). Dans sa cellule à Montluc, il a continué à donner des cours d'histoire à ses co-détenus pour essayer de s'évader au moins symboliquement de sa cellule. Marc Bloch est ce tout indissociable, divers, aux multiples facettes qui fait que sans doute c'est aussi pour ça qu'il rentre au Panthéon, parce qu'avoir cette cohérence, cet alignement personnel, c'est quelque chose qu'on ne retrouve pas chez tout le monde.


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