Magnifica Humanitas : protéger l'être humain à l'ère de l'IA
Le Vatican publie la toute première encyclique du pape Léon XIV. Intitulée Magnifica Humanitas, elle aborde la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Pour faire face à ce "tournant historique", le Saint-Père propose une réflexion fondée sur les principes de la Doctrine sociale de l’Église. Une interpellation majeure émerge : "l’intelligence artificielle participe-t-elle à l’édification du bien de tous ?".
Léon XIV, Pentecôte 2026 © Vatican Media135 ans. La toute première encyclique de Léon XIV, signée le 15 mai 2026 et publiée dix jours plus tard, coïncide avec la date de publication de Rerum Novarum. Divulguée le 15 mai 1891 par le pape Léon XIII, cette célèbre encyclique est considérée comme le texte inaugural de la Doctrine sociale de l'Église catholique (DSE). Un an après son élection à la suite de saint Pierre, Léon XIV exhorte les fidèles catholiques et "tous ceux de bonne volonté" à "arrêter le chantier d’une énième Babel" dans le but "d'unir les forces pour édifier le bien".
Les principes de la Doctrine sociale comme critères de discernement
Le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale sont les principes de la Doctrine sociale de l’Église. Le pape estime nécessaire de "revenir à une réflexion centrée sur ces principes" pour "préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle". Ils sont le "noyau central" de son encyclique.
Face à la "concentration du pouvoir dans le monde numérique", notamment entre les mains des grandes entreprises privées, le Saint-Père qualifie ces principes de “critères d’évaluation et de discernement”. Ils permettent de “vérifier si le pouvoir des infrastructures numériques et des algorithmes favorise réellement la participation et la responsabilité, protège les plus fragiles, assure un accès équitable aux opportunités et reste ordonné au bien de tous”. En proposant cette réflexion, il ajoute que la DSE "n’est pas seulement un message adressé à la société". C’est aussi "un examen de conscience pour l’Église".
"Désarmer l’IA"
"Nous ne pouvons considérer l’IA comme moralement neutre". N’importe quel dispositif technique est construit de sorte à faire des choix ; mesurer, optimiser, classifier, prioriser ou ignorer. Cependant, "si un système est conçu ou utilisé de manière à traiter certaines vies comme moins dignes que d’autres", alors il ne s’agit plus "d’un simple instrument à utiliser correctement". Il existe déjà un critère qui "contredit la dignité inaliénable de la personne". Le Saint-Père l’affirme, il ne suffit pas de se questionner sur l’utilisation de l’IA à "de bonnes ou mauvaises fins”. C’est jusque dans "la conception et les modèles qui guident" cet outil qu’il est nécessaire de s'interroger. Le pape invite donc les développeurs à "traiter avec sérieux les valeurs qu’ils insufflent à leurs projets", rappelant qu’ils ont une "responsabilité éthique et spirituelle particulière".
C’est pourquoi l’appel à la "régulation" de l'intelligence artificielle, bien que primordial dans cette encyclique, va en fait plus loin. Certes, "il faut des cadres juridiques adéquats” et "une politique qui n’abdique pas son devoir". Mais au-delà de la réglementation, le pape affirme que l’intelligence artificielle doit être "désarmée et accessible à tous".
Aucun système de calcul ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien.
La question n’est donc pas d’être "pour" ou "contre" l’intelligence artificielle. Nul besoin de choisir entre l’enthousiasme ou la peur. Léon XIV présente cela plutôt comme un choix entre "deux façons de construire". Pour lui, deux possibilités existent : celle d’un "progrès au service de la personne et des peuples" ou à l’inverse "un progrès qui les soumets à des logiques de pouvoir".
Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable.
Léon XIV dénonce le fait que l’IA "nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser".
"Que sommes-nous en train de construire ?"
"La civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation". Cette affirmation du pape lui permet de proposer "cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique". D’abord, "désarmer les mots" en faisant attention à ceux que nous utilisons au quotidien. "Construire la paix dans la justice" et "adopter le regard des victimes" pour éviter de nous "cantonner à des analyses abstraites" au sujet des guerres. Enfin, "cultiver un sain réalisme" et "relancer le dialogue" par la diplomatie et le multilatéralisme. Léon XIV déclare qu’un "réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde", avant d’ajouter que la diplomatie exercée par le Saint-Siège "contribue à l’édification d’une civilisation de l’amour au sein de laquelle même les nouvelles technologies sont orientées vers le bien commun".
Édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans la considérer comme une erreur à corriger.




