Sénateur et Agriculteur Bio, Henri Cabanel estime que la loi Duplomb 2 est bonne
Cosignataire de la proposition de loi dite “Duplomb 2”, le sénateur de l’Hérault Henri Cabanel explique pourquoi il soutient cette nouvelle version du texte, remaniée après la censure du Conseil constitutionnel. Entre rôle des agences sanitaires, compétitivité agricole et souveraineté alimentaire, il défend une approche qu’il revendique “pragmatique”.
Le sénateur Henri Cabanel est aussi agriculteur bio @photo Wikipédia Harys - DVous cosignez la nouvelle version de la proposition de loi Duplomb. Qu’est-ce qui change par rapport à la première mouture ?
Henri Cabanel : Nous avons pris en compte l’avis du Conseil d’État et ses recommandations. Je suis personnellement très attaché à l'indépendance des agences de sécurité alimentaire comme l'ANSES et l'EFSA. Et pour les trois articles de notre texte il est prévu que l'ANSES joue un rôle central dans les autorisations. Cela sécurise la proposition de loi sur les plans environnemental et sanitaire. D'autant que la nouvelle version repose sur des possibilités de dérogations qui seront strictement encadrées. Le texte a donc beaucoup évolué et répond à la fois aux enjeux de santé publique et au manque de compétitivité de l’agriculture française face à nos voisins européens.
Pourquoi ce texte vous paraît-il important, malgré les polémiques ?
H. C. : Je comprends les polémiques. Je suis moi-même agriculteur bio, j’ai choisi de ne plus utiliser de pesticides chimiques. Mais je vois aussi la réalité économique : produire en bio coûte plus cher, et si ce modèle était pleinement rentable, il serait beaucoup plus répandu. A titre personnel je fais du bio depuis 20 ans et je vends au même prix que le conventionnel mais avec un coût d'exploitation 30% plus important. Et aujourd'hui il nous faut une agriculture française forte, capable d’assurer notre souveraineté alimentaire. On ne peut pas opposer les agricultures. Mais on ne peut pas, non plus, interdire en France des produits phytosanitaires autorisés partout ailleurs en Europe, tout en important des denrées traitées avec ces mêmes produits.
Peut être [qu'en 2016] nous sommes allés trop loin
En 2016 vous avez pourtant voté la loi qui interdit les néonicotinoïdes ?
H.C. : Oui mais on avait pas assez pris le temps d'étudier les impacts. Nous aurions dû dialoguer plus sérieusement avec les agriculteurs, les scientifiques et les parlementaires pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'impasse phytosanitaire. Et peut être que nous sommes allés trop loin. Aujourd'hui, force est de constater qu'il y a un gros souci. Notre Agriculture décroche, on risque de passer au 5ème rang des pays producteurs européens d'ici à 2036. Donc je suis pragmatique, on ne peut pas interdire en France des produits qui sont autorisés partout en Europe. D'autant que dans cette proposition de loi il y a des garde-fous qui me satisfont pleinement.
Quels garde-fous ? Car les opposants à la loi Duplomb vous reprochent de faire passer l'économie avant la santé et l'écologie.
H.C. : Non, non, non ! Pour moi l'agriculture repose sur trois curseurs : l'économie, l'environnement et la santé. ils doivent avancer ensemble. Et sur la santé, il y a des agences indépendantes : l'ANSES en France et l'EFSA au niveau européen. Ce sont elles qui autorisent ou retirent les substances. L'acétamipride n'a jamais été retiré par l'ANSES, et son autorisation européenne a été renouvelée jusqu'en 2033. Si demain les agences concluent que c'est dangereux, elles retireront l'autorisation et la loi n'aura plus lieu d'être. C'est leur rôle, pas celui du législateur. Nous, nous encadrons les choses et cela concernera potentiellement des zones et des cultures limitées, attribuées au cas par cas, sur moins de 400 000 hectares sur les 28 millions d'hectares de surface agricole utile. Il faut rester raisonnable.
On ne demande pas la lune, on souhaite juste les mêmes règles
L'acétamipride devrait être interdite en Europe dès 2033. Etait-il nécessaire de faire une loi ?
H.C. : En 50 ans on a déjà vu le nombre d'exploitations diminuer par quatre. Et, vous savez, quand on est agriculteur on a ça dans la peau. Et quand on a des enfants on souhaite qu'ils reprennent l'exploitation. Mais c'est très difficile, j'ai un proche qui a repris une exploitation familiale. Et depuis 4 ans il ne se verse aucun salaire. C'est sa femme qui ramène à la maison ce qui leur permet de vivre. Et notre responsabilité de parlementaires c'est de ne pas envoyer nos enfants et les générations futures à l'échec. Pourtant le constat c'est qu'il y a de moins en moins d'agriculteur parce qu'il y a de moins en moins de revenus. On peut se faire plaisir en votant des loi d'orientation agricole et expliquer qu'on va passer de 380 000 à 500 000 agriculteurs. On peut même dire 1 million... Mais si derrière il n'y a pas de revenus, personne ne viendra. Alors aujourd'hui, nos agriculteurs qui n'ont pas peur de la compétition, doivent jouer avec les mêmes règles. On ne demande pas la lune, on souhaite juste les mêmes règles... c'est tout.
Selon vous, Laurent Duplomb avait donc raison avec son texte de loi ?
Henri Cabanel : Laurent Duplomb je le connais très bien. Quand il a fait sa première proposition de loi, j'étais totalement opposé. Notamment parce qu'il souhaité supprimé l'ANSES et que ce soit le Ministre de l'Agriculture qui prenne les décisions à la place des agences. Et pour moi c'était des lignes rouges à ne pas franchir. Il est dans son rôle de parlementaire, avec une façon bien particulière d'assurer sa mission que je ne partage pas toujours. Mais avec cette deuxième mouture, que j'ai cosigné, il demande juste que les agriculteurs français aient les mêmes règles que les producteurs européens. Et si vous me demandez si, aujourd'hui, il a raison. Je vous dis que j'ai signé, donc c'est que je pense que le nouveau Laurent Duplomb a raison.
Le nouveau Laurent Duplomb a raison
Le texte porté par Laurent Duplomb a suscité de nombreuses réactions avec une pétition signée par plus de 2 millions de français. En tant qu'agriculteur bio, craignez-vous que cela vous expose à la critique ?
H.C. : Le débat est très polarisé, je le sais. Mais je suis pour le dialogue démocratique. Je prends mes décisions en conscience, après réflexion. Je ne veux pas opposer les agricultures. Je veux simplement que chacun puisse travailler avec les mêmes règles. C'est du bon sens paysan. Et dans tous les cas je ne peux que regretter qu'on s'en prenne à un parlementaire, quelles que soient ses convictions. Je suis pour le débat et je suis aussi pragmatique. Si, en tant qu'agriculteur bio, j'ai cosigné cette loi, c'est que je ne peux pas m'opposer à la surrèglementation française par rapport aux règles européennes et ne pas donner les mêmes chances à nos agriculteurs.




