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Les religions veulent influencer la finance mondiale au service du bien commun

Les religions veulent influencer la finance mondiale au service du bien commun

Un article rédigé par PHD - RCF, le 17 avril 2026 - Modifié le 17 avril 2026
L'Invité de Louis Daufresne"La gestion de l'argent dans les religions a très longtemps été quelque chose de tabou", souligne Jean-Baptise de Franssu

Les religions pèseraient près de 8000 milliards d’euros dans la finance mondiale. Comment transformer cette puissance financière au service du bien commun ? C'est l’ambition du forum international « Faith in the Common Good », organisé les 16 et 17 avril au Collège des Bernardins. Invité de la matinale de Pierre-Hugues Dubois, Jean-Baptiste de Franssu revient sur cette initiative.

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Les 16 et 17 avril 2026, le Collège des Bernardins à Paris accueille le forum international « Faith in the Common Good », une première mondiale réunissant une trentaine de grands investisseurs institutionnels confessionnels issus de différentes traditions religieuses. Objectif : réfléchir à la manière de mobiliser plusieurs milliers de milliards de dollars d’actifs financiers au service du bien commun, notamment face aux défis climatiques et sociaux. Organisé avec FaithInvest et sous le patronage du cardinal Turkson et de l’archevêque de Paris, Mgr Ulrich, ce forum entend poser les bases d’une coalition interreligieuse pour développer un investissement aligné sur les valeurs spirituelles et à fort impact sociétal.

RCF Notre Dame : Quel est le point de départ de ce forum ?

Jean-Baptise de Franssu : Le point central est de dire combien aujourd'hui les marchés financiers ont une importance dans notre monde, combien les marchés financiers ont un impact sur la société. En réalité, toutes ces grandes religions qui gèrent et qui ont des patrimoines importants et qui les gèrent pourraient, par l'intermédiaire des marchés financiers, avoir un impact en faveur du bien commun beaucoup plus important sur la société s'il y avait un peu plus de coordination.

Êtes-vous en train de poser les bases d'une sorte de consortium financier des religions ?

J.-B. de F. : Non, non, je ne crois pas qu'on ira jusque-là, mais les bases que l'on essaye de poser, c'est qu'il y ait un dialogue, que l'on partage, que l'on échange, qu'est-ce que l'on fait, qu'est-ce que l'on fait bien, qu'est-ce que l'on fait moins bien, et où est-ce qu'on peut apprendre des uns et des autres. Vous savez, cette journée hier était vraiment très impressionnante, puisque nous avons plus de 33 confessions dans la salle, ça représente entre 200 et 250 milliards d'euros d'actifs pour ces différentes institutions. Et nous avons, entre le monde catholique, les différentes dénominations chrétiennes, il y a des hindous, des musulmans, des juifs. Et en réalité, la conclusion, c'est que toutes les grandes valeurs que nous partageons sont les mêmes. Il y a beaucoup plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent.

Qu'est-ce qui unit toutes les religions dans la gestion qu'elles ont de leurs portefeuilles financiers ?

J.-B. de F. : La volonté de contribuer au bien commun. Alors chacun approche cette problématique de manière différente. Certaines religions le font de façon très centralisée. Les musulmans, il y a des règles très précises.

C'est-à-dire ?

J.-B. de F. : Des règles qui régissent la façon dans laquelle une institution musulmane, un musulman doit gérer son patrimoine. Il y a la fameuse règle selon laquelle ils ne peuvent pas avoir accès à des intérêts. C'est une caractéristique de la finance musulmane. Donc ils ont des règles très strictes, appliquées, très centralisées. Par contre, dans le monde chrétien, nous sommes totalement décentralisés. La responsabilité de la gestion, elle est au niveau de la congrégation, du diocèse. de la paroisse, etc. Donc on a des univers et des modes de fonctionnement très différents, mais les valeurs sous-jacentes sont les mêmes.

Existe-t-il des valeurs financières, des titres de telle ou telle société, qui sont exclues des investissements financiers de toutes les religions présentes dans la salle ?

J.-B. de F. : Peut-être les entreprises sur la problématique de l'hydrocarbure, c'est évidemment jamais totalement noir et blanc. Vous avez des acteurs qui sont très radicaux dans leur approche, en disant que nous n'investissons plus dans le pétrole. D'autres ont une approche un peu plus pragmatique, je pourrais dire. Mais il y a des thèmes sur lesquels on se retrouve tous. Il y a tout ce qui concerne l'abus de la personne, toute la problématique des excès de l'alcool, de la pornographie, ce sont des valeurs sur lesquelles tout le monde se retrouve, les problématiques de l'armement également. Mais toujours dans cette démarche de dire comment peut-on contribuer au bien commun.

Il y a aussi la notion d'esclavage moderne ?

J.-B. de F. : Tout à fait, l'esclavage moderne est une vraie plaie qui existe et qui, malheureusement, nous retrouvons de telles attitudes dans un certain nombre d'entreprises cotées sur les grandes bourses du monde. Très généralement, ce sont des filiales de filiales qui sont impliquées dans ce type d'activités, mais nous avons une volonté très grande, en tout cas, dans ce que nous faisons au sein de l'Église catholique, d'essayer d'identifier ces situations et de peser autant que nous pouvons contre ou en tout cas forcer ces entreprises à modifier ce type d'organisation ou d'engagement qu'elles peuvent avoir.

Depuis le début de la semaine, en déplacement en Afrique, le pape Léon XIV lance des appels vibrants à la paix. Au Cameroun hier, il a martelé que « le monde est ravagé par une poignée de tyrans ». En tant que financier, quel regard portez-vous sur ces appels insistants, incessants à la paix de Léon XIV?

J.-B. de F. : Écoutez, la première chose que je veux dire, c'est quel pape nous avons. Voilà un pape qui prend sa place petit à petit et qui a un rayonnement international et un impact vraiment formidable. Nous avons des séries de papes qui sont tous plus surprenants les uns que les autres. Et donc, nous découvrons avec Monaco, il y a quelques semaines, et maintenant avec l'Algérie et l'Afrique, un pape qui prend sa pleine dimension. Et donc, on en est extrêmement heureux. Cet appel à la paix, c'est un peu ce que nous faisons, nous, de notre côté, en nous réunissant. Je vous le rappelais tout à l'heure, toutes ces dénominations chrétiennes, les juifs, les musulmans, les hindous, nous passons quasiment 48 heures ensemble. Et l'état d'esprit général, c'est, mais pourquoi est-ce qu'on n'a pas fait ça plus tôt? Il y a tellement de choses qui nous rapprochent et tellement peu de choses qui nous éloignent. Travaillons sur ce qui nous rapproche.

Alors pourquoi vous n'avez pas fait ça plus tôt ?

J.-B. de F. : Parce que la problématique de la gestion de l'argent dans les religions a très longtemps été, en tout cas dans le monde chrétien, et particulièrement dans le monde catholique, a très longtemps été quelque chose d'un peu de tabou. Et nous essayons, c'est une des choses à laquelle nous nous sommes employés autour de la Banque du Vatican depuis 12 ans, depuis que j'assure la présidence de cet institut, nous avons essayé de sortir un petit peu des codes historiques pour amener plus de transparence, pour amener plus de dialogue, pour travailler sur la formation des personnes en responsabilité, et s'assurer que l'argent ne soit pas simplement relégué à une notion de pouvoir, mais que l'argent devienne l'instrument pour servir. Et pour servir, pour bien servir avec l'argent, il faut être compétent, il faut être transparent, et c'est là encore ce dont nous discutons avec les autres religions depuis hier matin.

N'est-ce pas un peu illusoire d'espérer que l'argent puisse être un bon serviteur ? On connaît le danger du pouvoir de l'argent...

J.-B. de F. : Oui, tout à fait, et on le vit parfaitement dans l'Église catholique. Mais vous savez, il faut quelquefois vivre d'espoir, il faut être un peu utopique, et il faut prendre des initiatives pour permettre de faire évoluer ces attitudes. Et on le fait, et il y a depuis une douzaine d'années de grandes évolutions qui se produisent dans la matière.

L'Église considère-t-elle que la prospérité économique conduit à la paix ? Il y a un lien ?

J.-B. de F. : Je ne peux pas parler au nom de l'Église, mais il est évident qu'il y a un lien entre les deux. Et en tout cas, la bonne utilisation des avoirs que nous avons en faveur du bien commun, en faveur de la préservation de la Terre, en faveur d'un certain nombre de causes dont on a déjà parlé depuis quelques minutes, c'est essentiel. Et il faut s'encourager les uns et les autres à le faire. Nous avons eu une présentation hier par un rabbin qui était juste lumineuse. Et nous étions, encore une fois, ces différentes confessions chrétiennes, mais également des musulmans et des hindous, tous tout à fait transportés par ce que nous avons entendu et par ce que nous avons partagé. Et donc, il y a de l'espoir, et il faut travailler cet espoir. Et si on peut, à travers ces problématiques d'argent, réfléchir ou essayer d'avancer sur les problématiques de paix, eh bien pourquoi pas.

Que disait cet intervenant ? 

J.-B. de F. : Il nous rappelait les racines de l'approche qu'ils ont par rapport au texte saint, sur la façon de gérer l'argent, sur la façon de prendre en compte le bien commun, sur la façon de respecter la terre, et encore une fois, quelles qu'étaient les religions présentes, tout le monde partageait cette présentation très lumineuse que nous avons eue.

Ce forum, s'inscrit dans l'histoire de la finance aussi. Il y a eu des dérives dans la finance mondiale. Depuis quelques années, on assiste à de nombreux critères qui se développent, les critères ESG notamment (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, ndlr). Est-ce que les religions essayent aujourd'hui de créer elles aussi leurs propres critères ?

J.-B. de F. : Alors probablement deux trois points à soulever. Un, l'ensemble de ce mouvement ESG qui s'est développé en Europe puis qui ensuite a été exporté notamment vers les États-Unis même s'il connaît plutôt un frein depuis la présidence Trump aux États-Unis. Ce mouvement ESG prend ses racines dans les enseignements sociaux d'église catholique. Vous parliez tout à l'heure de la position du papéléon XIV Vous vous souvenez quand il apparaît sur le balcon de Saint-Pierre le 8 mai dernier, et qu'il se réfère à son prédécesseur Léon XIII, eh bien c'est là les racines de l'OEG. Mais malheureusement, deuxième point, très souvent l'ESG a pris une tournure politique. Et sur certains thèmes, l'ESG a été animé par des volontés politiques d'influencer la société dans tel ou tel sens. Il y a des exemples nombreux, mais sur la dignité de la personne humaine, certaines initiatives qui sont prises ne correspondent pas aux valeurs que nous pouvons partager, notamment dans le monde chrétien. Et donc la problématique de l'ESG, c'est que l'ESG est devenu un outil politique. Nous, les religions, nous n'avons pas besoin d'un outil politique pour nous aider à décider comment nous allons gérer éthiquement notre argent. Nous avons notre foi, nous avons les enseignements que nous partageons dans nos religions. Et donc, il ne s'agit pas de dire que nous allons créer un nouveau cadre, il s'agit simplement de dire que nous allons gérer, nous allons mettre en pratique ce que nous prêchons. Et nous allons gérer en respectant les enseignements qui nous sont partagés dans notre Église.

Tout le monde parle d'investissement éthique aujourd'hui. Pour vous, qu'est-ce qu'un investissement éthique ?

J.-B. de F. : Alors c'est assez simple, c'est comment mettre en pratique, encore une fois je prends cela dans une perspective de cohérence entre ce à quoi je crois et la façon dans laquelle je gère ma vie, et quand je gère ma vie je gère notamment la gestion de mes éventuels avoirs financiers, Mais c'est comment mettre en pratique ce à quoi je crois dans la gestion de mon portefeuille. Aujourd'hui, on délègue tout à son banquier ou à son gestionnaire ou à son assureur. Mais posons des questions, demandons-leur. Comment est-ce que vous gérez mon argent ? Dans quel type de structure vous investissez ? Qu'est-ce que vous faites par rapport à la dignité de la personne ? Est-ce que vous acceptez ? ou en tout cas, est-ce que vous investissez mon argent dans des valeurs qui, en réalité, sont contraires à ce à quoi je crois ? Donc pourquoi s'affirmer dans un certain nombre de domaines, affirmer sa foi dans un certain nombre de domaines, et non pas lorsque l'on gère son argent ?

Cela peut paraître extrêmement complexe, compliqué, peut-être même théorique...

J.-B. de F. : Oui, mais les questions ne sont pas assez simples. Attendons de voir les réponses que nous donneront les banquiers et nous essayons ici, au Collège des Bernardins, de les former aux problématiques chrétiennes. Et nous avons un cycle de formation qui permet aux uns et aux autres, notamment les économes diocésains, les économes de congrégation, mais également ceux qui offrent des services financiers, comme les banquiers et les assureurs, de venir comprendre quelles sont les attentes du monde chrétien. Vous savez, un des problèmes que l'on a, c'est que si l'on ne demande pas, on sera mal servi. Et donc tant qu'on ne fait pas des demandes précises aux fournisseurs de services, tant que nous n'essayons pas de créer un écosystème de la finance chrétienne, de la finance religieuse, nous ne serons pas bien servis par ces institutions.

Chez Saint Matthieu au chapitre 10. Jésus conseille à un jeune homme de vendre tout ce qu'il possède pour le donner aux pauvres. Pourquoi les religions ne vendent-elles pas tout ce qu'elles ont pour le donner aux pauvres ?

J.-B. de F. : Les religions ne vendent pas tout ce qu'elles ont d'abord parce que ce sont des patrimoines historiques qui n'appartiennent pas plus particulièrement à cette génération qu'à la génération d'avant ou qu'à la génération d'après. Les églises ont également besoin de fonctionner, elles ont des nécessités courantes et puis si je parle de l'église catholique, l'Église catholique donne énormément, contribue énormément à soutenir des pauvres, des situations difficiles de par le monde. La banque du Vatican, que je préside, verse annuellement un dividende au Saint-Père, et ce dividende est utilisé pour des œuvres de religion, d'où le nom de la banque, l'Institut pour les œuvres de religion. Ce serait un peu radical et peut-être un peu naïf d'imaginer que demain, tout serait vendu et qu'on recommencerait à zéro.

Il y a donc ces investisseurs confessionnels qui se réunissent depuis hier matin. Et après, est-ce que c'est appelé à devenir une structure permanente ?

J.-B. de F. : Non, non, nous ne sommes pas encore… Nous allons continuer à dialoguer. Quelle forme cela va-t-il prendre exactement ? Ça fait partie des discussions que nous aurons ce matin. Mais nous souhaitons, après cette première journée, continuer le dialogue que nous avons entamé, continuer cette approche interreligieuse de la réflexion sur la meilleure gestion des avoirs financiers par l'intermédiaire notamment des marchés financiers, et trouver des solutions. Alors il peut y en avoir plusieurs, des solutions. soit ça peut être des produits, des véhicules financiers qui pourraient répondre aux attentes des uns et des autres, soit ça peut être un appel des grandes religions, un assise de la finance religieuse. Quand on se souvient du Saint Pape Jean-Paul II et de cette réunion assise, pourquoi pas un assise des grandes religions autour de la problématique de l'argent et de la gestion de l'argent.

Dernière question, il nous reste une minute. Je le disais, vous êtes président de la banque, ce qu'on appelle la Banque du Vatican, pour quelques jours encore. Dans quel état d'esprit êtes-vous à quelques jours de terminer votre mandat?

J.-B. de F. : D'abord, une grande reconnaissance d'avoir eu la possibilité d'effectuer ce mandat. Une très grande joie d'avoir servi l'Église. Je dis toujours qu'avant le début de ce mandat, en 2014, j'étais un catholique passif. J'allais à la messe, je consommais, mais je ne contribuais pas beaucoup à la vie de l'Église. Et donc j'ai essayé de me rattraper depuis 12 ans. Donc une grande joie personnelle et professionnellement, nous avons une institution, la Banque du Vatican, qui est aujourd'hui une institution parfaitement dans les règles, reconnue internationalement et qui est un outil indispensable pour le fonctionnement du Saint Siège.

L'invité de Louis Daufresne © RCF Notre Dame
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
L'Invité de Louis Daufresne
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