« Les migrants ne sont pas des statistiques » : Léon XIV aux Canaries le jour du tournant migratoire européen
Le nouveau pacte migration et asile de l'Union européenne entre en vigueur ce vendredi. Au même moment, Léon XIV est aux Îles Canaries, l'une des principales portes d'entrée des migrants vers l'Europe. Quel message politique tente-t-il de faire passer ? Décryptage avec le journaliste Loup Besmond de Senneville et Philippe Orliange, délégué national à la catholicité de l'Église à la Conférence des évêques de France.
Loup Besmond de Senneville et Philippe Orliange ©DRL'image est forte. D'un côté, Bruxelles active un texte centré sur le contrôle des frontière, le filtrage des arrivées et les procédures de retour. De l'autre, Léon XIV se tient sur l'Île la plus orientale des Canaries, à seulement 97 kilomètres des côtes africaines.
Le lieu n'a rien d'anodin. Pour Philippe Orliange, délégué national à la catholicité à la Conférence des évêques de France, « le sujet des migrations, ce n'est pas d'abord des statistiques, c'est d'abord des hommes et des femmes », déclare-t-il.
Deux visions de la migration
Selon Philippe Orliange, l'Union européenne est passée en quelques années d'une logique de coopération avec les pays d'origine à une approche davantage sécuritaire. « On est passé à un document qui est essentiellement sécuritaire », résume-t-il à propos du pacte qui entre en vigueur ce vendredi.
Le nouveau dispositif prévoit notamment un contrôle renforcé aux frontières extérieures de l'Union, une réforme des procédures d'asile et une accélération des retours. Les nouveaux arrivants pourront être soumis à un filtrage préalable à la frontière et certaines demandes d'asile devront être traitées selon des procédures accélérées. Le pacte prévoit également un mécanisme de solidarité entre États membres afin de soulager les pays les plus exposés comme l'Espagne, la Grèce ou l'Italie.
Face à ce changement, le pape développe un discours différent. Aux Canaries, il a dénoncé « l'indifférence » face aux morts en mer et lancé une couronne de fleurs dans l'Atlantique, en hommage aux migrants disparus pendant la traversée. La route atlantique vers les Canaries est aujourd'hui l'une des plus meurtrières au monde. Plus de 46 000 migrants sont arrivés dans l'archipel en 2024 et plusieurs milliers de personnes ont perdu la vie sur cette route ces dernières années.
Un message politique assumé
Léon XIV ne cache plus son intention d'interpeller les responsables politiques. « Il appelle à ce qu'on fasse un examen de conscience », souligne Philippe Orliange. Le pape distingue notamment les responsabilités des pays d'origine, des pays de transit, de l'Europe et de la communauté internationale. Son message est clair : « L'Europe ne peut proclamer la dignité humaine et s'habituer à ce que la Méditerranée et l'Atlantique soient des cimetières sans pierres tombales », dit le délégué national à la catholicité, rapportant la pensée du pape Léon XIV. Ce dernier a également défendu « des voies légales et sûres » pour les migrants tout en rappelant qu'au droit de chercher refuge correspond aussi « le droit de ne pas avoir à migrer ». Une manière de renvoyer la responsabilité non seulement à l'Europe, mais aussi aux pays d'origine confrontés à la guerre, à la pauvreté ou encore à l'instabilité politique.
Certains reprocheront à nouveau au pape une forme de naïveté. L'argument était déjà utilisé contre le pape François. Les défenseurs du pacte européen, avancent, eux une autre vision de la situation. Plusieurs gouvernements européens comme l'Italie de Giorgia Meloni ou le Danemark affirment que la maîtrise des frontières est devenue une condition indispensable au maintien du droit d'asile lui-même. La Commission européenne présente d'ailleurs cette réforme comme un système à la fois « ferme et équitable ». Philippe Orliange lui conteste cet argument de la naïveté : « Cette accusation de naïveté, souvent, elle précède ou elle dissimule la négation qu'il puisse y avoir de l'éthique dans les relations internationales », estime-t-il. Même constat pour Loup Besmond de Senneville. Réduire le pape à un simple donneur de leçons reviendrait à ignorer le lien entre morale et politique. « Les personnes, c'est des personnes, ce n'est pas des politiques », affirme-t-il.
Les racines chrétiennes de l'Europe
À l'heure de l'entrée en vigueur du Pacte européen, Léon XIV rappelle ce que l'Église considère comme l'un des fondements chrétiens du continent : l'attention aux plus vulnérables.
Une ligne déjà présente chez Benoît XVI puis François. Philippe Orliange rappelle d'ailleurs que l'idée d'un « droit de ne pas avoir à migrer » figurait déjà dans un message de Benoît XVI pour la Journée mondiale du migrant en 2012, avant d'être reprise par François. Pour Léon XIV, la question de l'immigration s'inscrit donc dans une continuité déjà ancienne.


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