Léon XIV : fin de vie, intelligence artificielle, guerre en Ukraine… ce que le pape a dit dans l’avion
Fin de vie, abus sexuels dans l’Église, , laïcité, intelligence artificielle ou encore guerre en Ukraine : au terme de quatre jours en France, Léon XIV a répondu aux questions des journalistes lors de la traditionnelle conférence de presse à bord de l'avion papale. L’occasion pour le pape de préciser plusieurs prises de position qui ont marqué son voyage. Après avoir défendu avec force la dignité humaine, de l’Élysée à Lourdes, il assume la place de la parole de l’Église dans le débat public et appelle à ne pas laisser la course à la puissance, technologique ou militaire, dicter l’avenir.
Léon XIV déambulant en papamobile dans les rues de Paris ©Sabines de Rozières - RCF Notre DameFin de vie, Abus sexuels et laïcité : Léon XIV assume la parole de l’Église
La question des abus sexuels s’est invitée dès le début de la conférence de presse. Pendant son voyage, Léon XIV a rencontré sept victimes. Certaines avaient rapporté que le pape avait reconnu devant elles le caractère "systémique" des violences sexuelles dans l’Église. Interrogé directement, il a tenu à préciser ses propos : "Plusieurs d’entre elles ont parlé d’abus systémiques. Personnellement, je préfère l’exprimer d’une autre manière, même si j’ai effectivement parlé de certaines organisations au sein de l’Église qui ont parfois pu, si vous voulez, en tant que système, se montrer abusives."
Une nuance qui ne l’empêche pas de reconnaître une responsabilité particulière de l’Église. Les violences sexuelles sont d’abord, selon lui, un problème humain. Mais lorsqu’elles sont commises dans l’Église, elles atteignent aussi la foi des victimes, qui peut être profondément blessée, parfois détruite. À l’institution, dès lors, d’écouter, d’accompagner et d’aider les victimes sur le chemin de la reconstruction.
Fin de vie : La dignité "ne se mesure et ne se discute pas."
C’est aussi la responsabilité de l’Église dans la société que Léon XIV a défendue lorsqu’il a été interrogé sur la fin de vie. Le sujet aura traversé son voyage en France, avec une montée en puissance de son discours. À l’Élysée, le pape avait posé le cadre. Dans le pays des droits de l’Homme, il avait lié la dignité humaine au respect de la vie : "C’est pourquoi je réaffirme avec force que la protection du droit à la vie constitue le fondement incontournable de tout autre droit humain." Deux jours plus tard, à Lourdes, le ton s'est considérablement durci. Devant des personnes malades et des personnes atteintes de handicap réunies à l'Accueil Notre-Dame, Léon XIV a rappelé que la "personne humaine est digne, par le simple fait qu'elle existe et a pour fin l'éternité. Sa dignité ne se mesure et ne se discute pas."
Puis il est allé plus loin : "C'est au nom de cette dignité inaliénable de la personne humaine que la tentation de donner la mort sous couvert de fausse compassion doit être fermement rejetée. Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n'est pas nécessairement moral." Une déclaration fortement applaudie à Lourdes, dans un contexte français marqué par les débats sur la fin de vie. Le pape avait d’ailleurs affirmé le matin même devant les évêques que "la parole de l’Église a toute sa place dans le débat public en France".
Jusqu’où cette parole peut-elle aller dans un pays attaché au principe de laïcité ? Dans l'avion, le pape estime ne pas avoir franchi la frontière entre l’Église et le politique. "Lorsque l'Église parle de défendre la vie, lorsqu'elle intervient sur des questions relevant de sa doctrine sociale, nous ne faisons pas de politique : nous appliquons l'Évangile à la vie des personnes." Léon XIV assume donc la parole de l’Église dans le débat public, mais refuse de la confondre avec une intervention partisane. Une position déjà défendue à l’Élysée lorsqu’il affirmait que le chrétien engagé dans la vie publique ne pouvait être considéré "comme un prosélyte ou une menace à l'unité de la patrie".
Dans l’avion, le pape est encore plus direct : "Donc si c'est cela faire de la politique, alors oui, je l'ai fait. Mais il ne s'agissait pas d'intervenir dans la politique française. Il s'agissait d'enseigner ce que l'Église croit véritablement." De l’Élysée à Lourdes, Léon XIV aura donc tenu la ligne annoncée dès son arrivée : défendre la dignité humaine au nom de l’Évangile, mais aussi interpeller les catholiques sur leur place dans la société française.
"Nous essayons donc de continuer à promouvoir le dialogue, l’étude et la recherche, et de trouver des moyens de nous assurer que l’intelligence artificielle n’atteigne pas un point où elle pourrait détruire l’humanité ou écarter l’être humain de la conversation."
Intelligence artificielle : "je ne suis pas en mode panique"
C’est l’un des autres grands sujets sur lesquels Léon XIV avait alerté à l’Élysée. Face aux progrès scientifiques et technologiques, le pape avait appelé à former les esprits "à un discernement éthique, capable de voir ce qui est moralement bon". Interrogé sur le risque que l’intelligence artificielle puisse un jour représenter une menace catastrophique pour l’humanité, Léon XIV commence pourtant par désamorcer, "si quelqu'un me demandait : "Êtes-vous en mode panique ? ", je répondre non. Je ne le suis pas. Je dors la nuit."
Pas de panique donc, mais pas de naïveté non plus. Le pape estime que les inquiétudes exprimées par les spécialistes de l’intelligence artificielle doivent être prises au sérieux. Et refuse de les balayer comme de simples scénarios catastrophistes ou des "fake news".
Pour Léon XIV, la réponse passe d’abord par le dialogue. Responsables politiques, dirigeants des entreprises de l’intelligence artificielle, associations et organisations de la société civile doivent se retrouver autour de la table pour regarder ce qui existe déjà, mais aussi anticiper ce qui pourrait arriver. Le Saint-Siège entend lui aussi prendre sa part. Le Vatican a créé sa propre commission sur l’intelligence artificielle, d’abord pour réfléchir à l’utilisation de ces outils en interne, à leurs bénéfices comme à leurs risques. La réflexion s’est depuis élargie.
"Nous essayons donc de continuer à promouvoir le dialogue, l’étude et la recherche, et de trouver des moyens de nous assurer que l’intelligence artificielle n’atteigne pas un point où elle pourrait détruire l’humanité ou écarter l’être humain de la conversation." Derrière le risque technologique se dessine surtout, pour le pape, une question de pouvoir. Qui arrivera le premier ? Jusqu’où ira l’intelligence artificielle générale ? Et qui décidera des limites à lui imposer ?
Léon XIV se dit "relativement optimiste". Mais il prévient : attendre pour agir n’est pas une option. Fermer les yeux en affirmant que les scénarios les plus inquiétants ne se produiront pas ne serait, selon lui, "probablement pas la manière la plus responsable" d'aborder le sujet.
La paix ne se construit pas par la course aux armes
À l’Élysée déjà, Léon XIV avait prévenu. "Face aux bruits de bottes et aux crises multiformes qui ébranlent notre monde", la France devait, selon lui, rester "un artisan infatigable de paix et de multilatéralisme".
Le pape avait également dénoncé "la conviction, erronée, que la possession de l'arme nucléaire serait un gage de sécurité". Et appelé la France à "creuser le sillon d'une paix désarmée et désarmante". Au moment de quitter le pays, la guerre en Ukraine le ramène à cette question. Comment continuer à prôner le dialogue face à un État qui attaque, bombarde et menace ? Et que signifie son appel aux Européens à accepter des sacrifices au nom de la paix ?
Léon XIV répond en revenant à la doctrine sociale de l’Église et à la course aux armements. Il pointe les sommes considérables consacrées depuis des décennies à l’industrie militaire, alors que ces milliards pourraient, selon lui, être utilisés pour lutter contre la faim, résoudre la crise du logement ou encore financer la santé et l’emploi. Une critique qui prolonge directement son discours de l’Élysée. Pour Léon XIV, accumuler les armes ne peut constituer à elle seule une politique de paix. Plus les puissances cherchent à s’imposer plutôt qu’à négocier, plus le risque est de se rapprocher de nouveaux conflits.
Le pape ne se présente pas pour autant comme un responsable politique chargé de dicter les conditions d'une négociation. Il revendique une autre place pour l’Église : celle d’une voix qui rappelle la dignité humaine et la valeur de la vie et qui continue d’appeler les belligérants au dialogue. Il invite ainsi les responsables russes et ukrainiens "à venir s'asseoir autour d'une table, à dialoguer et à chercher comment résoudre les problèmes sans poursuivre ces guerres qui n'ont désormais plus de sens."
Une position dont il reconnaît lui-même les limites. L’Église peut proposer, appeler, offrir sa médiation. Elle ne peut contraindre personne. "Nous ne pouvons obliger personne. Cela peut parfois sembler inutile, mais nous continuerons à parler, nous continuerons à inviter au dialogue, nous continuerons à nous exprimer."
Au terme de quatre jours en France, Léon XIV repart donc sans refermer les débats qu’il a ouverts. De la fin de vie à l’intelligence artificielle, du réarmement à la guerre en Ukraine, le pape ramène chaque fois la discussion à la même ligne de crête : défendre la dignité humaine face à ce qui menace de la reléguer au second plan.
