Le metteur en scène Gérald Garutti dénonce "une ère du tout est permis de la parole"
Nous vivons de plus en plus dans un monde de bruit et de fureur, de rumeurs et de buzz, de bashings et de clashs. Tout le monde s’exprime, mais est-ce qu’on s’écoute ? Gérald Garutti, fondateur du Centre des Arts de la Parole et auteur du manifeste "Il faut voir comme on se parle" (Actes Sud), était en Haute-Savoie cette semaine pour témoigner auprès des acteurs de l'Enseignement catholique d'une conviction : oui, on peut apprendre à mieux se parler !
Gérald Garutti, dans les studios de RCF à Annecy. ©RCF Haute-SavoieCe texte correspond à une partie de la retranscription de l'interview ci-dessus. Cliquez sur le player pour l'écouter en intégralité.
RCF : Vous dites que l’on parle de plus en plus, et d’un autre côté, on se parle de moins en moins. En d’autres termes, une société bavarde, mais qui ne s’écoute pas. Qu’est-ce qui, dans votre quotidien, vous fait dire que nous vivons cette réalité ?
Gérald Garutti : Tout. A part quelques espaces sanctuarisés, comme l'école ou des studios de radio. Nous vivons une époque de bruit et de fureur. Les réseaux sociaux induisent un nouveau rapport au monde, à l'information, à la projection de soi. On s'élance non pas vers l'autre, mais très souvent contre l'autre. C'est ce que j'appelle la parole balistique. Une parole envoyée pour percuter l'autre, qui est perçue comme une cible.
RCF : Vous parlez de société où règne “la parole balistique”. Des mots pour faire mal à l’autre, pour atteindre une cible. Est-ce que ça n’est pas la définition même de la disputatio, du débat ?
Gérald Garutti : Bien sûr que la disputatio a toujours existé ! Mais elle est réglée, organisée, il y a des tours de parole. Il y a bien sûr des effets de manche, mais la disputatio est ritualisée. Je pense aux plaidoiries d'avocat ou encore aux tragédies au théâtre. Aujourd'hui, nous sommes entrés dans une ère du tout est permis de la parole. Un peu comme dans un match de boxe où l'on a le droit de crever les yeux de l'autre, de poignarder l'autre. Il y a une sorte de lâcher prise. On confond la libération de la parole, et le déchaînement de la violence.
RCF : Vous souhaitez réparer la parole. Vous souhaitez développer les arts de la parole, notamment à l’école.
Gérald Garutti : L'être humain n'est pas seulement une machine à convaincre, à balancer des arguments, et à faire de la réclame. C'est pourquoi il y a plusieurs arts de la parole. Le théâtre, la parole qui s'incarne, le récit, la parole qui se raconte, la poésie, la parole qui s'invente, le dialogue, la parole qui s'échange, le débat, la parole qui se confronte, l'éloquence, la parole pour convaincre, la conférence, la parole pour transmettre ses idées. Il faut développer ces arts de la parole à l'école. J'ai mis en scène en Angleterre. Les élèves anglais, l'après-midi, jouent Shakespeare. Nous, on ne joue pas Molière, on ne joue pas du tout !
RCF : Nous sommes nombreux à l’avoir vécu pendant les fêtes de Noël. On évoque un sujet parfois un peu chaud en famille entre la dinde et la bûche. Comment faire retomber la pression ?
Gérald Garutti : L'humour sur soi. L'autodérision. La prise de distance. Avoir ce pas de côté est fondamental, ce recul sur soi pour faire retomber la pression.


Chaque jour de la semaine à 6h35 et à 12h08, la rédaction de RCF Savoie Mont-Blanc approfondit un sujet d'actualité locale ou s'intéresse à un événement en donnant la parole à un acteur du territoire.

