Lauren Bakir, ingénieure de recherche CNRS : "Il y a des tentatives récurrentes de réduire la liberté de religion"
L’académie d’Alsace des Sciences, Lettres et Arts s'apprête à récompenser Lauren Bakir, juriste et ingénieure de recherche CNRS à l’Université de Strasbourg. Le 28 janvier 2026, cette spécialiste en droit des religions et des libertés publiques sera la première lauréate du prix Spiegel, une nouvelle distinction, financée par la Fondation mulhousienne éponyme et exclusivement destinée aux chercheurs en sciences humaines et sociales.
© RCF Alsace / Adriana DagbaLes travaux de Lauren Bakir portent sur le glissement entre la définition juridique de la laïcité et sa conception dans les discours politiques. Depuis plus de dix ans, cette experte du droit, pointe ce basculement. Dans son article Réflexions autour de la laïcité axiologique paru en 2019 dans La Revue du droit des religions, elle liste plusieurs documents officiels en témoignant. Ainsi, la Charte régionale des valeurs de la République ; le site internet du réseau Canopé dépendant du ministère de l’Education ou la Charte de la laïcité adoptée par la Caisse d’allocations familiales de Meurthe-et-Moselle, décrivent la laïcité comme une des valeurs de la République. Or, extraire la laïcité du terrain légal pour la rapprocher d’un système moral propre à chacun, revient à la rendre floue. “Une valeur est abstraite par définition. A partir du moment où on ne sait pas ce que ça signifie, on ne peut pas en tirer des règles claires. Et [personne] ne peut savoir ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas”, estime Lauren Bakir.
La liberté de culte trop souvent visée
Ce déplacement se traduit par la volonté de limiter les signes religieux dans l’espace public.
Il y a des tentatives récurrentes de réduire la liberté de religion. En particulier le port du voile.
La semaine dernière, le député Les Républicains (LR) Laurent Wauquiez présentait à l’Assemblée Nationale une loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public. Cette proposition a fait un tollé auprès de la commission des lois de la chambre basse. Son président, le député Ensemble pour la République, Florent Boudié, avait d’ailleurs déclaré que le texte résultait d'une “mauvaise interprétation” de la laïcité. “Juridiquement, la laïcité ne permet pas d’interdire ; elle comporte la liberté d’exercer son culte dans les limites de l’ordre public, explique la trentenaire. Le port du foulard n'y porte pas atteinte.” Lassée des discours banalisant ces attaques, la chercheuse tire la sonnette d’alarme : “[Nous sommes] dans un état de droit, on ne peut pas stigmatiser une pratique si [celui-ci] la garantit.”
Dépassionner les débats
Pour renverser la tendance et surtout "dépassionner" les discussions, Lauren Bakir a choisi d'investir le champ de la pédagogie. La doctorante s'active pour combler le fossé entre la laïcité telle qu'elle est dépeinte dans la recherche et celle évoquée à "la télévision [où] des personnes qui n'y connaissent rien prennent la parole", avoue-t-elle, frustrée. L'an dernier, aux côtés du vulgarisateur scientifique Alexandre Taesch, elle est montée sur les planches pour présenter "Levons le voile", une pièce de théâtre qui aborde la laïcité, la liberté d’expression et l’État de droit. Joué une vingtaine de fois, ce spectacle laisse toujours place à un moment d'échange avec le public. Une manière d'approcher ces thématiques dans "un cadre bienveillant", souligne-t-elle ; tout en gardant le droit comme canevas.


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