L'Arctique, un territoire aux enjeux climatiques et géostratégiques
Le Forum du Cercle Arctique se tient à Rome début mars et regroupe les huit pays qui se partagent la région polaire en plein cœur des enjeux climatiques et géopolitiques, l’Arctique. Au carrefour de grandes puissances économiques et militaires, cet espace à la fois terrestre et maritime ne cesse d’être convoité pour ses ressources énergétiques. Toutefois, la présence de tous ces acteurs revêt une autre dimension, celle de l’enjeu climatique.
©FreepikOn imagine souvent l’Arctique comme un désert de glace, loin et un peu abstrait. Pourtant, même si tout le monde parle du Moyen-Orient et de l’Iran, l’Arctique reste un point chaud des tensions internationales et des discussions sur le climat. Ce qui s’y passe amène maintenant des conséquences concrètes pour le reste du monde. L’Arctique, ce n’est pas juste le pôle Nord. C’est tout ce qui se trouve au-delà du cercle polaire arctique. Huit pays se partagent la région : la Russie, les États-Unis (avec l’Alaska), le Canada, le Danemark (avec le Groenland), l’Islande, la Norvège, la Suède et la Finlande. Problème : la région se réchauffe beaucoup plus vite que le reste de la planète. La glace fond, ouvrant de nouvelles routes maritimes et révélant des ressources pétrolières, gazières et minières très recherchées.
En résulte des rivalités qui s’accentuent, une augmentation des investissements militaires, et le rôle stratégique du Grand Nord, en témoigne d’ailleurs la volonté unilatérale du président américain Donald Trump d’annexer le Groenland (la dernière demande en date de janvier 2026). Le sujet est ainsi au cœur des discussions internationales, comme au Forum du Cercle Arctique qui se tient à Rome. Loin d’être juste un territoire gelé, l’Arctique est devenu l’un des endroits les plus sensibles de la planète.
Un laboratoire du dérèglement climatique
L’Arctique, au cœur de la question de la fonte des glaces. Pour Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste des pôles, chercheur en géopolitique de la transition énergétique à l'Université du Québec à Trois-Rivières, “qui dit Arctique, dit d’abord et avant tout question de fonte. La région se réchauffe beaucoup plus vite que le reste de la planète”, en entraînant des conséquences en chaîne. La fonte de la calotte du Groenland en est l’illustration la plus spectaculaire, car si toute la calotte du Groenland fondait, le niveau des mers augmenterait “d’environ six mètres à l’échelle mondiale”. Mais au-delà de la montée des eaux, le chercheur évoque des perturbations des courants océaniques et atmosphériques qui redessinent les équilibres climatiques entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Arctique. Le dégel du pergélisol constituerait pour lui un autre facteur aggravant. Ce sous-sol gelé “va libérer des virus anciens”, mais aussi “du CO2 ou d’autres gaz à effet de serre”, tous deux emprisonnés, selon le chercheur, depuis des siècles. Autrement dit, le réchauffement enclenche des mécanismes qui l’amplifient. “Ce qui commence en Arctique a un impact sur tout le reste de la planète”, insiste-t-il, évoquant des répercussions jusque dans le Pacifique, les Caraïbes ou l’Himalaya.
La région se réchauffe beaucoup plus vite que le reste de la planète.
Une coopération scientifique fragilisée. En effet, la prise de conscience de ces phénomènes ne date pas d’hier. Mikaa Blugeon-Mered rappelle que la recherche structurée en Arctique remonte aux premières années polaires internationales, dès 1882-1883. Depuis, des stations scientifiques ont été installées dans toute la région, notamment au Svalbard, archipel administré par la Norvège mais ouvert à la coopération internationale depuis un traité de 1920. Ces infrastructures ont permis de comprendre “les courants, la météorologie et bouleversements climatiques” à l’œuvre. Mais cette coopération est aujourd’hui fragilisée. Depuis février 2022, la collaboration avec la Russie est “quasiment inexistante”, en raison de la rupture diplomatique liée à la guerre en Ukraine. À cela s’ajoute, selon le chercheur, le retrait de financements américains dans les sciences climatiques depuis le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025, ce qui constitue d’après ses mots “un gros coup de poignard”, pour une recherche essentielle à l’échelle mondiale.
Ressources stratégiques et remilitarisation
Si l’Arctique attire autant les convoitises, c’est aussi en raison de ses ressources. Une estimation des réserves en pétrole des États-Unis, citée par Mikaa Blugeon-Mered, évoque “jusqu’à 412 milliards de barils équivalents pétrole”, soit “une fois et demie les réserves du Venezuela ou presque deux fois les réserves de l’Arabie Saoudite”. À cela s’ajoutent des ressources non conventionnelles et des matériaux critiques, indispensables aux technologies, à la défense et à la transition énergétique. Le seul Groenland recèlerait, par exemple, 44 des 50 matériaux critiques listés par les États-Unis. La fonte de la banquise ouvre en parallèle de nouvelles routes maritimes. Le passage du Nord-Est, le long des côtes russes, est déjà “ouvert neuf mois par an”, grâce à des investissements massifs en brise-glaces nucléaires et en infrastructures portuaires. Cette route permet à la Russie d’exporter pétrole, gaz et minerais vers l’Asie et l’Europe, renforçant encore la dimension stratégique de la région.
Une région redevenue centrale dans les équilibres militaires. L’Arctique est aussi un espace militaire clé. “La majorité des capacités nucléaires navales de la Russie […] sont situées en Arctique”, souligne le chercheur. C’est par cette zone que Moscou accède à l’océan mondial et assure sa dissuasion stratégique. La remilitarisation engagée depuis la fin des années 2000 marque la fin de ce que l’on appelait "l’exceptionnalisme arctique”, cette idée d’un espace préservé des tensions globales. Les tensions autour du Groenland illustrent ce basculement. Selon Mikaa Blugeon-Mered, trois scénarios sont théoriquement envisageables pour une prise de contrôle : diplomatique, militaire ou économique. Si la voie douce semble exclue, le dossier des terres rares groenlandaises montre combien les enjeux financiers peuvent devenir déterminants.


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