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Lætitia Cherel : « l’Abbé Pierre a façonné lui-même sa légende »

Lætitia Cherel : « l’Abbé Pierre a façonné lui-même sa légende »

Un article rédigé par Jean-Baptiste Cocagne - RCF Lyon, le 23 janvier 2026 - Modifié le 23 janvier 2026
Les Voix de l'actu · RCF Lyon et RCF Pays de l'AinLaëtitia Cherel : « l’Abbé Pierre a façonné lui-même sa légende »

Il y a 19 ans jour pour jour, le 22 janvier 2007, l’Abbé Pierre décédait à Paris à l'âge de 94 ans. Longtemps considéré comme la personnalité préférée des Français, son béret, sa barbe blanche et ses lunettes sont longtemps restés indissociables de ses appels à la générosité, son combat contre la pauvreté et à la création d’Emmaüs.

 

Mais cet héritage s’est obscurci brusquement à l'été 2024, avec la sortie d'un rapport faisant état d’agressions et de harcèlement sexuel répétés commis par l’Abbé Pierre. Pourquoi aura-t-il fallu attendre presque 20 ans après sa mort pour que la vérité remonte enfin à la surface ? 

 

RCF Lyon pose la question à la journaliste Lætitia Cherel, co-autrice avec Marie-France Etchegoin du livre Abbé Pierre : la fabrique d’un saint (Allary, avril 2025).

L'Abbé Pierre photographié en 1999 - © Studio Harcourt wikiCommonsL'Abbé Pierre photographié en 1999 - © Studio Harcourt wikiCommons

RCF Lyon : Fallait-il un livre entier, 400 pages pour comprendre finalement toute la complexité de l'abbé Pierre ?
 

Lætitia Cherel : Oui. On est parties de cette question : comment un homme qui a fait autant de bien, sauvé autant de gens de la misère, qui a généré le mouvement de générosité le plus important de l'histoire de France avec l'appel de l’hiver 54, comment a-t-il pu faire autant de mal ? 
 

Nous avons d’abord essayé de tirer un fil, celui des agressions sexuelles révélées à l’été 2024 et en enquêtant, on s'est rendu compte que tout ce qui avait été raconté sur l'abbé Pierre à travers des dizaines de livres, des films etc., était en fait totalement incomplet. Lui-même avait façonné sa légende. C’est pour cette raison que le livre s’appelle La fabrique d'un saint. Il a menti sur des passages de sa vie ou les a enjolivés. Au fil de l'enquête, on a retrouvé les pièces manquantes du puzzle dans des dizaines de centres d'archives, dans des centaines de lettres, qu'il a beaucoup écrites lui-même et puis des documents aussi inédits.


RCF : Avec ce livre, vous montrez que finalement, dès le départ, Henri Grouès, [le vrai nom de l’Abbé Pierre] était psychiquement très fragile, avec des comportements problématiques dès son adolescence, avant même qu'il devienne prêtre, des aspects connus dès ses années de séminaire et qui ont duré tout au long de sa vie, jusqu'à sa mort. Comment, à la lumière de votre livre, expliquez-vous qu'il a pu autant passer à travers les mailles du filet ?

L.C. : C’est vrai, dès son enfance, l’Abbé Pierre a l'air assez perturbé par la sexualité. Cela apparaît déjà dans ses carnets intimes où il explique qu'il est amoureux d'un jeune qui chante très bien à la chorale - ça va durer quatre ans – et qu’il se fouette pour ça.

Il est très déchiré entre son désir d'être un saint, ce qu'il veut être, et cet amour apparemment platonique pour ce garçon. A un moment donné, les Capucins veulent lui faire rencontrer un médecin. Il se débrouille pour rencontrer le médecin familial qui lui dit que oui, il peut rester, mais déjà, on voit que ça aurait pu s'arrêter chez les Capucins.

Mais pourquoi le secret a duré aussi longtemps ? Parce qu’assez rapidement, avec l’appel de l’hiver 1954, l’Abbé Pierre devient une icône. Il est prêtre, donc il redore d'abord le blason de l'Église, puisqu'il va au plus près des plus pauvres, auxquels l'Église n'a pas forcément accès facilement.

Deuxièmement, Emmaüs, une structure très jeune à l’époque, reçoit des millions de francs de dons. Ce serait donc un peu tuer la poule aux œufs d'or. Ils se protègent.

Ensuite, les victimes, compte tenu de son statut d'icône, de star planétaire, se disent toutes, « mais qui m'aurait cru si j'avais parlé ? ». Beaucoup de victimes étaient elles-mêmes salariées ou bénévoles chez Emmaüs. Si elles se sont investies, c'est d'abord parce qu'elles admiraient l'abbé Pierre, comme toute la France. Elles admiraient ses valeurs, se sentaient, d'une certaine façon, en conflit de loyauté. Parce que dénoncer les actes de l'abbé Pierre, c'était le salir d'une certaine façon, salir aussi son œuvre et salir leur propre engagement.

Enfin, une autre explication tient au fait qu'il a su aussi se montrer menaçant avec certaines victimes ou avec certaines personnes qui étaient au courant.

Laëtitia Cherel et Marie-France Etchegoin, co-autrices de « Abbé Pierre, la fabrique d'un saint » © Damien Grenon pour AllaryLaëtitia Cherel et Marie-France Etchegoin, co-autrices de « Abbé Pierre, la fabrique d'un saint » © Damien Grenon pour Allary

RCF : Que reste-t-il de l’Abbé Pierre, aujourd'hui, 19 ans après sa mort ?

L.C. : Avec le livre, on a fait beaucoup de conférences, de rencontres avec des lecteurs et beaucoup de gens d'Emmaüs sont même venus nous voir. On sent un sentiment de trahison, en tout cas pour certaines personnes d'Emmaüs, un sentiment très fort. Parce que ce sont des gens qui ont beaucoup donné, qui ont vécu souvent pauvrement, qui auraient pu avoir des carrières d'ingénieurs, d'évêques, etc., et qui ont choisi le vœu de pauvreté pour aider les plus pauvres.

Dans le grand public, on sent qu'il y a quand même une certaine lucidité dans ce que l’Abbé Pierre a fait de bien et qu'on s'est attachés à retracer dans le livre. Il ne faut pas penser que c'est un livre à charge, parce qu'on consacre des chapitres entiers à ce qu'il a fait de beau. Ca a été une formidable aventure et on a été fascinées par ce que nous ont raconté les compagnons qui l'ont suivi, dans des camps de jeunes, etc.

On a tenu à retracer ça, parce que finalement, ce qu'il y a d' « intéressant » si je puis dire dans ce personnage, en tout cas journalistiquement, c'est qu'il a fait le bien à un niveau énorme et le mal aussi à une échelle assez impressionnante. C'est la cohabitation des deux qui existe. 
 

Je sais que les dons ont baissé pour la Fondation pour le logement des défavorisés [nouveau nom de la Fondation Abbé Pierre], mais j'ai l'impression que les gens ont intégré qu'il a fait à la fois le bien et le mal, et qu’il faut que l'action qu'il a créée perdure au-delà de lui. Même s'il y a eu un très gros choc, il me semble qu'il y a toujours cette volonté de poursuivre ce qu'il a engagé. 
 

Les Voix de l'actu · RCF Lyon
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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