« La messe tridentine est la grande absente de cette affaire » : Albert Jacquemin décrypte le bras de fer entre Rome et la Fraternité Saint-Pie-X
Le Vatican était opposé. Pourtant, quatre évêques seront consacrés par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X le 1er juillet prochain. Cet épisode s'ajoute aux tensions, anciennes, entre Rome et le groupe traditionaliste. Que cherche réellement le mouvement fondé par Mgr Lefebvre ? Décryptage avec Albert Jacquemin, ancien membre de la Fraternité, devenu prêtre du diocèse de Paris.
Le prieuré Saint-François de Sales à Fabrègues (Hérault), desservi par des prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, le 15/08/2025 ©Nicolas Guyonnet / Hans LucasEn consacrant quatre évêques le 1er juillet prochain, sans mandat pontifical, la Fraternité Saint-Pie X confirme son choix d'indépendance vis-à-vis du Vatican. Le mouvement traditionnaliste, comptant 733 prêtres et près de 265 séminaristes, reproduit presque à l'identique le geste de Mgr Lefebvre en 1988. À cette époque, les sacres d'Écône avaient provoqué le choc dans l'Église catholique et conduit à l'excommunication des évêques concernés. Près de 40 ans plus tard, le scénario se répète.
Pour le canoniste Albert Jacquemin, grand témoin de RCF Notre Dame, il ne s'agit plus d'un simple conflit avec Rome. « 1988 a constitué une rupture et un acte schismatique. Voici que 38 ans plus tard, la Fraternité Saint-Pie X réitère les mêmes actes », souligne l'ancien membre de la Fraternité. Une répétition qui change même la nature du problème. « Il s'agit d'une sorte de pertinacité dans leur attitude », juge-t-il. De quoi conduire vers « un schisme à plus ou moins long terme », selon lui.
Une Fraternité qui n'a « vraiment pas le désir de s'entendre » avec Rome
Le Vatican avait pourtant rouvert la porte à des discussions doctrinales. Une proposition rejetée par la Fraternité, qui affirme ne plus croire à un accord possible avec Rome. Pour Albert Jacquemin, cette réponse en dit long. « Quand on déclare que quoi qu'il arrive, on ne s'entendra jamais, c'est qu'on n'a vraiment pas le désir de s'entendre », estime-t-il. Car les discussions ne datent pas d'hier. Benoît XVI avait multiplié les initiatives de rapprochement après la levée des excommunications en 2009. Des échanges avaient également été engagés avec le Saint-Siège, sans résultat durable.
Le désaccord porte surtout sur le rejet de Vatican II et de plusieurs de ses enseignements. Cependant, selon le père Jacquemin, l'enjeu principal n'est plus la défense de la messe tridentine. « La messe tridentine est la grande absente de cette affaire. Ce qui est recherché, c'est les moyens de pérennisation de l'œuvre de la Fraternité Saint-Pie X », analyse-t-il.
Un évêque sans l'accord du pape ?
Pourquoi ces ordinations sont-elles si graves aux yeux de Rome ? Parce qu'elles touchent directement à la place du pape dans l'Église. « Le successeur de Pierre, c'est le principe d'unité de l'Église catholique », rappelle Albert Jacquemin. Or un évêque ordonné contre la volonté du pape se retrouve, selon lui, privé de toute mission dans l'Église. « Un évêque qui n'a pas de juridiction est un monstre théologique », assène le canoniste.
Quelles conséquences pour les fidèles ?
Depuis des années, Rome condamne les actes de la Fraternité et évite que les fidèles en paient le prix. Le pape François était allé plus loin que la levée des excommunications de Benoît XVI. « Le pape François a accordé des facultés particulières pour les confessions et pour les mariages uniquement pour le bien des fidèles, pas pour faire plaisir à la Fraternité », rappelle Albert Jacquemin. Une manière d'éviter que les fidèles ne deviennent les premières victimes du conflit.
Le 1er juillet pourrait cependant changer la situation. En ordonnant quatre évêques contre la volonté du pape, la Fraternité s'expose à une nouvelle excommunication. Et cette fois, l'épisode de 1988 pèse lourd. « Dès lors que vous avez posé l'acte, vous avez contracté l'excommunication. Vous vous êtes excommunié vous-même, en quelque sorte », affirme le prêtre.
Alors, pourquoi prendre un tel risque ? Depuis près de quarante ans, plusieurs communautés attachées à l'ancien rite à l'ancien rite sont entièrement reconnues par Rome, à l'exemple de la Fraternité Saint-Pierre ou l'Institut du Christ-Roi. Le vrai enjeu serait ailleurs : « continuer à se constituer, dans sa pérennisation, en une sorte d'œuvre ecclésiale autonome », selon le canoniste.


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