La loi sur la fin de vie peut-elle renforcer l'unité entre les chrétiens ?
Avant leur adoption solennelle le 28 janvier, les discussions sur les deux textes concernant la fin de vie au Sénat se sont déroulées pendant la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Alors que les églises chrétiennes s'opposent toutes à l’aide active à mourir, elles cherchent des moyens pour accompagner au mieux les mourants, sollicitant une présence spirituelle à leurs côtés dans l'éventualité d’une évolution législative. Discussion toute en nuance sur ces enjeux avec trois représentants d'église protestante luthéro-réformée, évangélique et orthodoxe.
De g. à d. : Basile Iorgulescu, Isabelle Gerber et Michel Schneider. © RCF Alsace / Noa Peringer La discussion a lieu entre Isabelle Gerber, présidente de l'Union des Eglises protestantes d'Alsace et de Lorraine (UEPAL) qui a animé pendant de nombreuses années le groupe de travail de l'UEPAL sur la fin de vie, du pasteur Michel Schneider président du Conseil national des évangéliques de France (CNEF) dans le Bas Rhin et du père Basile Iorgulescu, délégué de la Conférence épiscopale des orthodoxes de France pour l'Est.
Chaque fois qu'une réalité est imposée par une loi, l'Église réfléchit ensuite et s'adapte.
RCF Alsace : La clause de conscience (à ne pas confondre avec la liberté de conscience) présente dans les amendements poussés par le Sénat ne s'applique pas aux aumôniers. Or, si le texte sur l'aide active à mourir est effectivement adopté, pourrait-il y avoir des consignes de vos églises destinés aux aumôniers qui accompagnent des patients qui la demandent ?
P. Basile Iorgulescu : Chaque fois qu'une réalité ou un acte est imposé par une loi, l'Église réfléchit ensuite et s'adapte. Assurément, elle adaptera le travail pastoral du prêtre et de l'aumônier en fonction des réalités à venir.
Michel Schneider : Je ne sais pas s'il y a des consignes particulières à donner au niveau des aumôniers, parce que leur formation est déjà très poussée. Ces hommes et ces femmes sont proches de la souffrance et font un remarquable travail. Il faudrait plutôt appuyer leur présence en soins palliatifs. Et c'est aussi une très belle alternative que de s'appuyer sur des associations de bénévoles qui accompagnent justement les personnes en fin de vie.
P. Basile Iorgulescu : Le dernier document de l'Assemblée des évêques orthodoxes de France, qui reprend la doctrine de l'Église orthodoxe concernant cette réalité date de 2023 et n'a pas bougé depuis. Il précise : "Un aumônier orthodoxe peut invoquer sa conscience pour ne pas être présent au moment précis de l'administration du produit léthal, car sa présence pourrait être interprétée comme une validation liturgique d'un acte que l'Église réprouve." Cependant, l'Église insiste sur le fait qu'on ne quitte pas le malade, même à ce moment-là. L'aumônier peut accompagner le patient jusqu'au seuil de l'acte, prier avec lui, puis se retirer pour le temps du geste technique et revenir ensuite pour accompagner la famille et bénir le corps. L'aumônier orthodoxe n'est pas là pour empêcher quelqu'un qui est libre de décider, mais accompagner surtout sa famille. La personne aura beau décider pour elle-même ce qu'elle souhaite, elle n'est pas seule. Souvent la vie de quelqu'un est plus importante pour les autres que pour lui-même. On ne se rend pas compte de ceci, mais il faut réfléchir à cet aspect.
L'aumônier peut accompagner le patient jusqu'au seuil de l'acte, prier avec lui, puis se retirer pour le temps du geste technique et revenir ensuite pour accompagner la famille et bénir le corps.
Isabelle Gerber : J'ai personnellement évolué sur cette question. Lors de conférences sur le sujet, on m'a souvent taclé avec une question en me disant : "Si vous dis que je vais mourir mardi prochain à 15 h 30 à Genève et que je voudrais qu'un pasteur soit présent, est-ce que vous venez ? " Ça ne m'est jamais arrivé jusque-là au niveau pastoral et je continue de prier pour que cela n'arrive pas, mais j'ai des collègues à qui c'est arrivé. Si cela m'arrive, je pense que je ne m'autoriserais pas à abandonner ces personnes et donc que j'irai. Ma présence ne vaut pas caution, mais dans ce cas-là, je serais témoin d'une autre présence qui est celle de Dieu. Cette présence est toujours là, que je fasse quelque chose qu'il approuve ou qu'il n'approuve pas. Son amour est inconditionnel. Il y a aussi beaucoup de confusion dans la tête des gens entre dépendance et indignité. La dignité ne s'acquiert pas et ne se perd jamais. Tu es un être humain, donc tu es digne de vivre et digne d'être soigné. Tu es digne d'attention, quel que soit ton état.
Ma présence ne vaut pas caution, mais que je peux être, dans ce cas-là, témoin d'une autre présence qui est celle de Dieu.
RCF Alsace : Justement, ce regard inconditionnel sur la dignité des personnes et l'accompagnement des personnes en fin de vie ne constituent-ils pas un lieu d'unité entre les différentes églises chrétiennes?
Isabelle Gerber : C'est heureux quand, sur le plan œcuménique, on arrive à dire ensemble des choses. Il y a toujours des nuances à l'intérieur même de nos familles, de nos confessions, mais ce n'est pas un problème, c'est bien comme ça. C'est de l'éthique, c'est-à-dire qu'on donne un cadre et qu'à l'intérieur, chacun essaie de vivre comme il peut.
Michel Schneider : En tout cas, un sujet sur lequel on peut être tout à fait d'accord et unis, c'est que la mort marque la fin de notre vie terrestre. Elle est un passage vers une autre dimension, vers la vie éternelle, qui n'est pas seulement une question de durée, mais aussi une qualité de vie. De même que la vie biologique, animale, humaine, il y a la vie éternelle. Comme le disait Jésus : " Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra même s'il meurt." Et ça, c'est un message qu'on peut faire passer. Bien sûr, l'Évangile se propose, il ne s'impose pas, mais c'est en tout cas un message qu'on peut faire passer à celui qui est dans l'angoisse. Dans les moments de peur, les chrétiens sont là pour rassurer, pour accompagner le questionnement en fin de vie. La résurrection est précisément le fondement de l'espérance chrétienne, le socle de notre foi. Et dans ce sens, la mort peut être un soulagement, une délivrance dans la mesure où la personne est libérée de son corps, de ses contraintes, de ses limites, de ses fragilités, de sa souffrance pour aller vers cette dimension de vie éternelle.
P. Basile Iorgulescu : Cette loi peut être un chemin d'unité entre les églises. C'est une voie parce qu'il y aura des débats, à partir d'une réflexion commune qui a déjà commencé. En réalité, des textes signés par différentes églises expriment un consensus sur beaucoup de points, comme le soutien aux soins palliatifs. C'est un petit pas. Toute rencontre, tout dialogue entre les chrétiens est bon pour viser l'unité.
Cette loi sur la fin de vie peut être un chemin d'unité entre les églises car elle suscite la réflexion commune.
RCF Alsace : La souffrance est un des arguments brandis par les promoteurs de l'aide active à mourir. Peut-elle cependant devenir une expérience spirituelle ?
Isabelle Gerber : Une chose est certaine : on ne peut pas la décréter comme telle. En revanche, la question du sens de l'existence. Les questions transcendantes et spirituelles adviennent dans la souffrance. On assiste à un paradoxe : il y a des gens que ça éloigne totalement de Dieu quand d'autres vont s'en rapprocher. Personnellement, je crois au Dieu révélé par Jésus-Christ et que Dieu peut se révéler dans toutes les situations que nous traversons, donc aussi dans celle de la souffrance et dans les lois. La souffrance nous ramène à la réflexion sur notre condition fragile.
Michel Schneider : Des expériences spirituelles sont possibles pour certains, par exemple, de passer de la révolte à la confiance. D'autres découvrent une intimité nouvelle avec Jésus-Christ ou bien se sentent portés plutôt qu'isolés, parce qu'une partie de la souffrance, c'est bien l'isolement réel ou ressenti comme tel. La souffrance fait parfois tomber des illusions de toute-puissance, des sécurités factices. Elle peut devenir un chemin d'humilité, de vérité, d'authenticité. Comme le disait l'apôtre Paul : “Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse.” Elle peut nous apprendre également à recevoir plutôt qu'à vouloir maîtriser.


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