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La démocratie peut-elle devenir plus démocratique ?

La démocratie peut-elle devenir plus démocratique ?

Un article rédigé par Laetitia de Traversay - RCF Lyon, le 2 octobre 2026 - Modifié le 2 octobre 2026
Inspiration · RCF LyonCafé philo avec Marie Grand : Faut-il en finir avec la démocratie ?

"Faut-il en finir avec la démocratie ?", c'est la question provocatrice qui est au cœur du Café philo de l'émission Inspiration de RCF Lyon. Avec Marie Grand, philosophe, directrice du Collège supérieur de Lyon, chroniqueuse à La Croix et conférencière, Laetitia de Traversay explore les fragilités de notre régime politique, les limites du citoyen et les pistes pour renouveler la démocratie. Car si le pouvoir du peuple est loin d'être un idéal facile à réaliser, il existe des moyens de le faire vivre autrement.

La démocratie, cela s'apprend - element5 via PexelsLa démocratie, cela s'apprend - element5 via Pexels

« Nous ne sommes pas spontanément des citoyens »

La démocratie repose sur un pari ambitieux : celui de la capacité de chacun à participer aux décisions politiques et à contribuer au bien commun. Mais sommes-nous réellement prêts à assumer cette responsabilité ?
Marie Grand revient d'abord sur les critiques formulées dès l'Antiquité par Platon, inquiet de confier le pouvoir à un peuple qui ne serait pas nécessairement capable de gouverner. Une interrogation qui traverse les siècles et retrouve aujourd'hui une actualité particulière. Certains penseurs remettent en cause la compétence des citoyens et proposent de confier davantage de pouvoir aux experts. D'autres, séduits par l'efficacité, imaginent des formes de gouvernance concentrées entre les mains de dirigeants ou d'entrepreneurs.
Derrière ces remises en question se dessine une difficulté fondamentale : la démocratie ne garantit pas que les décisions prises par la majorité servent nécessairement le bien commun. L'histoire, notamment celle de l'Allemagne nazie, rappelle combien un peuple peut se tromper. Mais le problème ne tient pas seulement au fonctionnement des institutions. Il concerne aussi notre manière d'exercer notre citoyenneté. En s'appuyant sur la pensée de Rousseau, Marie Grand distingue l'individu privé, guidé par ses intérêts personnels, du citoyen capable de prendre de la hauteur pour rechercher l'intérêt général. 

Or, les études en sciences humaines soulignent les limites de cette ambition. Les électeurs ne s'informent pas toujours suffisamment, leurs choix sont souvent marqués par leurs émotions, leur histoire familiale ou leur appartenance sociale. L'opinion personnelle, sur laquelle repose une partie de la démocratie, apparaît alors comme un fondement fragile.
Faut-il pour autant renoncer à l'idéal démocratique ? Pour Marie Grand, la véritable question est plutôt de savoir comment nous pouvons apprendre à devenir des citoyens éclairés.

On ne naît pas citoyen, on le devient 

« La démocratie doit nous aider à faire évoluer nos opinions »

Plutôt que de réduire la démocratie à un simple mécanisme électoral, Marie Grand invite à réfléchir à ce qui se joue bien avant le passage dans l'isoloir. Car une élection ne fait souvent qu'enregistrer des opinions déjà formées. Et si la démocratie avait aussi pour mission de nous aider à les construire ?
C'est tout le sens de la démocratie délibérative, un courant de philosophie politique qui mise sur le dialogue et l'intelligence collective. Il ne s'agit plus seulement de compter les voix, mais de créer les conditions d'une véritable confrontation des idées. Écouter des points de vue différents, comprendre les expériences des autres, accepter de remettre en question ses propres certitudes : autant d'étapes qui permettent d'affiner son jugement et de mieux approcher le bien commun.
Pour illustrer cette démarche, Marie Grand évoque le film 12 hommes en colère de Sidney Lumet. Dans cette histoire, onze jurés sur douze se prononcent d'abord en faveur de la culpabilité d'un jeune homme. Mais l'un d'eux exprime un doute. La discussion qui s'engage alors conduit progressivement les jurés à réexaminer leurs convictions. Une illustration concrète de la possibilité de faire évoluer son opinion grâce à l'échange. Les conventions citoyennes et les jurys citoyens s'inscrivent dans cette même logique. En réunissant des citoyens tirés au sort, en leur donnant accès à des informations et à des expertises pluralistes, puis en organisant leurs échanges, ces dispositifs montrent qu'une délibération encadrée peut transformer les points de vue et réduire les oppositions.
Marie Grand rappelle également que la démocratie ne repose pas uniquement sur la souveraineté populaire. Elle s'appuie aussi sur l'État de droit, qui garantit les droits fondamentaux et protège la société contre les décisions majoritaires qui pourraient les menacer. Ces deux piliers sont indissociables pour préserver l'équilibre démocratique. La démocratie est donc moins un acquis qu'un apprentissage. Pour la philosophe, cet apprentissage commence bien avant les échéances électorales : en famille, à l'école et dans tous les espaces où nous apprenons à écouter, argumenter et vivre avec nos désaccords.

Comment retrouver le chemin du bien commun ?

Alors, faut-il en finir avec la démocratie ? La réponse de Marie Grand est claire : non. Mais il est urgent de sortir de l'idée que la démocratie fonctionnerait naturellement, sans effort ni apprentissage. Pour lui donner un nouveau souffle, les citoyens sont invités à faire preuve de créativité. La philosophe évoque notamment une proposition de deux philosophes américains, les théories de la démocratie dite « « délibérative » : instaurer une journée de la délibération avant les grandes échéances électorales. Des citoyens tirés au sort, issus d'horizons différents, seraient réunis pour échanger, confronter leurs idées et faire évoluer leurs opinions. Une proposition qui ouvre une perspective stimulante : et si l'avenir de la démocratie dépendait aussi de notre capacité à prendre le temps de nous écouter ?
Comme le souligne Marie Grand, la démocratie peut progresser de l'intérieur, en devenant plus démocratique. C'est une aventure collective qui commence avec chacun de nous, car il nous faut apprendre à être citoyens, repenser notre manière de nous informer, de dialoguer et de construire ensemble le bien commun.

RCF
Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
Inspiration · RCF Lyon
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