Israël sous les bombes, entre réflexe d’unité et quête d’une issue politique
Alors que le conflit entre Israël, l’Iran et leurs alliés s’enlise dans une guerre ouverte, la société israélienne vit au rythme des alertes, de la mobilisation et de l’épuisement. Invité de RCF Anjou à l'occasion de sa venue à Angers pour l'association angevine 2 Peuples 2 Etats, David Chemla, cofondateur du mouvement La Paix Maintenant, distingue le soutien à la guerre d’une partie de l’opinion, du rejet persistant du gouvernement Netanyahou. Cet observateur attentif de la société israélienne plaide pour une issue politique fondée sur une solution à deux États.
Fumée au-dessus des raffineries de la baie de Haïfa après une frappe de missile iranienne, le 19 mars 2026. Hanay / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0.Depuis près de trois semaines, le Moyen-Orient s’est enfoncé dans une nouvelle phase de guerre ouverte, d’une intensité inédite. Offensive conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, ripostes de Téhéran, extension du conflit au Liban, menaces sur les intérêts américains et des pays du Golfe, paralysie partielle du détroit d’Ormuz, envolée des prix du pétrole… la crise a changé d’échelle.
Invité du Grand Entretien sur RCF Anjou à l’occasion de son passage à Angers, à l’initiative de l’association Deux Peuples Deux États, David Chemla, l’un des fondateurs israéliens du mouvement La Paix Maintenant et secrétaire général de JCall, a livré une lecture à la fois géopolitique et intérieure du conflit. Son constat est clair : si une majorité d’Israéliens soutient aujourd’hui l’effort de guerre, cela ne signifie pas un ralliement au pouvoir en place.
Une menace iranienne ancienne, une escalade relancée
Pour David Chemla, la confrontation directe avec l’Iran s’inscrit dans une hostilité ancienne. « Le régime en place depuis 47 ans a désigné comme ennemi qu’il voulait éradiquer le pays », rappelle-t-il. Mais selon lui, l’embrasement actuel tient aussi à l’échec des opérations précédentes.
Il souligne qu’après une première campagne menée l’été dernier contre des cibles iraniennes, les autorités israéliennes et américaines avaient affirmé avoir neutralisé les capacités les plus menaçantes du régime. Or, six mois plus tard, estime-t-il, l’arsenal iranien aurait été reconstitué. « On se rend compte que ce n’était pas le cas », dit-il, évoquant des stocks de missiles balistiques toujours importants ainsi que la capacité de production de drones iraniens, notamment les Shahed.
L’analyste voit aussi dans cette séquence la convergence d’intérêts entre Israël, Washington et plusieurs monarchies sunnites du Golfe. « Ce n’est plus du non-dit, c’est de l'officiel », affirme-t-il à propos du rapprochement entre Israël et certains États arabes depuis les accords d’Abraham. Mais il rappelle que pour l’Arabie saoudite, une normalisation complète avec Israël reste conditionnée à une avancée sur le dossier palestinien.
En Israël, soutenir la guerre sans soutenir Netanyahou
L’un des enseignements majeurs de cet entretien tient à l’état de l’opinion israélienne. David Chemla insiste sur la nécessité de distinguer le soutien à l’opération militaire du soutien au gouvernement. « Je fais une différence entre le soutien à la guerre et le soutien au gouvernement », explique-t-il.
Selon lui, une majorité de la société israélienne adhère, au moins pour l’heure, à l’objectif d’affaiblir l’Iran, le Hezbollah et le Hamas, perçus comme des menaces directes contre les civils israéliens. Mais ce réflexe d’unité nationale ne profiterait pas automatiquement à Benyamin Netanyahou. « Les sondages, même actuellement, montrent que s’il y avait des élections en ce moment, la coalition au pouvoir n’obtiendrait pas une majorité », avance-t-il.
Autrement dit, la guerre ne suffit pas à effacer la défiance politique accumulée contre le Premier ministre israélien et sa coalition, marquée par l’alliance entre le Likoud, l’extrême droite et les partis religieux orthodoxes. Pour David Chemla, l’opinion israélienne reste profondément traversée par l’aspiration à une autre voie politique.
Une société épuisée par le quotidien de la guerre
L’invité de RCF Anjou a aussi décrit, très concrètement, le vécu des civils israéliens. La guerre, explique-t-il, pèse d’abord par sa répétition quotidienne : « Les gens doivent courir aux abris deux, trois fois par nuit. »
Seule une partie des habitants dispose d’une pièce blindée à domicile. Pour beaucoup d’autres, il faut descendre dans un abri public, parfois dans l’urgence, parfois avec des contraintes physiques lourdes. « La plupart, les deux tiers, n’en ont pas », note-t-il à propos des abris privés. Dans les zones proches du Liban, le délai pour se mettre à l’abri peut se limiter à quelques minutes.
À cette tension permanente s’ajoute la mobilisation militaire. En Israël, rappelle David Chemla, le poids repose largement sur les réservistes, appelés bien au-delà du cadre habituel depuis le 7 octobre. « La plupart des réservistes font 100 à 200 jours par an », souligne-t-il. Résultat : « La société est épuisée, aspire à un changement, à une solution, espère que de tous ces conflits va sortir une solution de stabilité. »
Le Liban, entre affaiblissement du Hezbollah et reconstruction de l’État
Sur le front libanais, David Chemla estime que l’affaiblissement du Hezbollah pourrait ouvrir une fenêtre politique, à condition que l’État libanais soit capable de reprendre la main. Il décrit le Hezbollah comme « un verre qui est dans le fruit », soit une organisation profondément imbriquée dans les structures du pays, à la fois mouvement armé, force politique et relais régional de l’Iran.
Dans ce contexte, il appelle à une stratégie qui ne soit pas seulement militaire. « Une bonne politique israélienne serait d’aider les Libanais à reconstruire leur État et le contrôle du territoire », juge-t-il. Il voit dans la France un acteur susceptible de jouer un rôle utile de médiation ou d’accompagnement, dans un cadre régional encore mouvant depuis la chute du régime syrien de Bachar al-Assad et la recomposition des équilibres au Levant.
Pour la question palestinienne, « il n’y a pas de solution militaire »
C’est cependant sur le dossier palestinien que David Chemla situe le cœur du problème. « La solution ne passera que par une solution politique, parce qu’il n’y a pas de solution militaire à ce conflit », martèle-t-il. Pour lui, l’affaiblissement du Hamas ne saurait en lui-même ouvrir une paix durable si aucune architecture politique crédible n’est reconstruite à Gaza et en Cisjordanie.
Il regrette le blocage actuel, qu’il attribue d’abord au gouvernement israélien, opposé selon lui à tout retour de l’Autorité palestinienne dans le jeu politique et à toute négociation sérieuse vers deux États. Il met aussi en cause la fragilité et l’usure du leadership palestinien actuel.
À ses yeux, la priorité est d’abord de restaurer un minimum de sécurité et de confiance entre les deux sociétés. « Il faut réhumaniser l’autre », dit-il. Tant que les populations vivent dans le traumatisme, estime-t-il, toute projection politique reste presque impossible.
Une alternative politique encore incertaine
David Chemla veut pourtant croire qu’un changement peut émerger en Israël à l’issue des prochaines élections législatives prévues en octobre. Il cite notamment la figure de Yair Golan, ancien général et chef de file de la gauche israélienne, dont il salue à la fois l’engagement sécuritaire et la volonté de rouvrir une perspective politique. « Il a une légitimité », assure-t-il, évoquant son comportement courageux lors des attaques du 7 octobre.
Mais il reconnaît lui-même que l’alternative ne se construira sans doute pas autour de la seule gauche. Elle pourrait passer par une coalition plus large, mêlant centre, gauche et, éventuellement, partis arabes israéliens. Rien n’est joué, tant la fragmentation politique demeure forte.
Reste que pour l’invité de RCF Anjou, la sortie du conflit ne pourra venir ni d’une victoire totale, ni d’une fuite en avant militaire. Sur la question palestinienne comme sur l’avenir régional, il en revient toujours au même point : sans dirigeants capables de rouvrir un horizon politique, l’épuisement des sociétés ne débouchera sur aucune paix durable.


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