Interdiction des réseaux aux moins de 15 ans : solution ou illusion ?
Le lundi 26 janvier au soir, l’Assemblée nationale a adopté une loi très attendue interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Une mesure censée répondre au mal-être croissant des jeunes face aux usages numériques. Mais cette interdiction est-elle réellement efficace ou seulement symbolique ? Pour l’analyser, Pierre-Hugues Dubois recevait Grégoire Borst, directeur de laboratoire, chercheur et spécialiste du développement et de l’éducation de l’enfant.
Un téléphone sur lequel apparaissent différents réseaux sociaux Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : la mesure, adoptée par l’Assemblée nationale, se veut une réponse forte face au mal-être grandissant des adolescents. Mais derrière l’affichage politique, la question de son efficacité réelle demeure. Sans contrôle strict de l’âge ni accompagnement éducatif, cette interdiction peut-elle réellement protéger les jeunes ?
Une mesure véritablement efficace ?
Pour Grégoire Borst, même si l’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans a pu apparaître comme la seule réponse possible face à l'amplification du mal-être des jeunes, elle reste inefficace sans un véritable système de vérification de l'âge. “La solution qui semblait la plus évidente, c'était l'interdiction, sauf qu'elle ne règle en fait absolument rien. Puisque si vous avez l'interdiction sans vérification de l'âge, globalement vous aurez toujours des enfants de moins de 15 ans et ou de moins de 13 ans qui sont sur les réseaux.” explique Grégoire Borst, estimant que le véritable enjeu est de savoir “comment le gouvernement, [...], va penser la vérification de l'âge des utilisateurs.”
Une urgence sanitaire et sociale
Cette question est d'autant plus pressante que les plateformes ont un objectif clair : “maintenir les utilisateurs connectés le plus longtemps possible”. Une logique qui n’est pas sans conséquences pour les plus jeunes. Grégoire Borst observe une augmentation des troubles somatiques, liés notamment à une sédentarité accrue, mais aussi des troubles du sommeil de plus en plus fréquents.
"Quand vous avez des déficits chroniques de sommeil, et c’est le cas chez les adolescents, vous jouez à la fois sur la santé physique et la santé mentale", alerte-t-il. Il met également en garde contre l’exposition massive à des contenus inappropriés : violents, sexuels, ou liés à l’automutilation et au suicide. Pour le chercheur, l’interdiction seule ne répond pas à ces enjeux : "C’est une vraie problématique, parce que l’interdiction ne résout rien de ce point de vue-là. C’est, en réalité, l’aveu d’une faiblesse politique."
Le rôle central des parents
Grégoire Borst insiste aussi sur la complexité du rôle parental face aux usages numériques. “Exercer une parentalité dans le monde d'aujourd'hui, c'est complexe”, reconnaît-il. Il décrit un paradoxe bien connu : des parents soucieux de protéger leurs enfants, parfois tentés par une société du risque zéro, qui n’existe pourtant pas. "Ils sont constamment pris entre la volonté de protéger et celle de favoriser l’autonomie de leurs enfants."
S’il peut être difficile de laisser un enfant sortir seul par crainte d’un danger extérieur, le risque se trouve aussi dans les contenus accessibles depuis un écran, sans même quitter le salon. Les parents, explique Grégoire Borst, "sont très embêtés qu'ils passent beaucoup de temps sur un écran. Mais en même temps, ils sont à la maison. Donc ils sont sous notre surveillance d'une certaine manière. Sauf que sur ces réseaux, il y a des risques.”
Pour y faire face, le chercheur plaide pour une meilleure communication au sein des familles et pour une exemplarité parentale. "Il faut des moments où, dans la famille, personne n’est sur un écran. Ce sont des moments où l’on se parle. Et se parler, c’est la clé des interactions sociales et humaines, particulièrement pour les enfants."
Vers un "abrutissement" des jeunes par les réseaux ?
Enfin, Grégoire Borst nuance l’idée d’un "abrutissement" des jeunes par les réseaux sociaux. Il rappelle que les usages actuels ressemblent, sur le fond, à ceux des générations précédentes.
"Quand nous étions jeunes, on rentrait à la maison et la première chose qu’on faisait, c’était prendre le téléphone pour continuer à parler avec nos amis. Les adolescents font la même chose aujourd’hui, mais sur les réseaux sociaux."
Il dénonce ainsi un discours sociétal excessivement négatif à l’égard des adolescents. S’il reconnaît que le scrolling peut donner l’impression d’un engagement limité de l’attention et de la curiosité, il souligne que les jeunes eux-mêmes ne réclament pas l’interdiction des réseaux. "Ils demandent plutôt une régulation des plateformes et estiment qu’il n’est pas normal d’être exposés à des contenus non appropriés."


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