« Il ne faut pas fantasmer l'Ancien Régime » selon Jean-Marie Le Gall
Un curé tout-puissant, nommé par l'évêque, à la tête d'une paroisse disciplinée et homogène : voilà l'image de l'Église d'Ancien Régime. Cette vision est-elle fidèle à la réalité ? Pour l'historien Jean-Marie Le Gall, elle relève largement du mythe. Derrière les clochers des campagnes françaises se cachait un monde bien plus divers et parfois plus autonome qu'on ne le croit.
Jean-Marie Le Gall ©RCF Notre DameEt si l'on se trompait sur l'Église d'Ancien Régime ? Beaucoup voient dans les villages d'Ancien Régime une société entièrement organisée autour du curé et du clocher. Une vision que Jean-Marie Le Gall, historien et grand témoin de RCF Notre Dame, remet clairement en cause.
« L'église au village n'a rien à voir avec ce que l'on peut imaginer être l'église au milieu du village », résume l'historien. Première surprise : le curé n'est pas toujours l'homme fort du village. Plusieurs types de prêtres coexistent. Certains sont payés par un seigneur, d'autres sont issus du village lui-même. Quant à l'évêque, son pouvoir est souvent plus limité qu'on ne le pense. « Dans la plupart des diocèses de France, l'évêque ne nomme que marginalement les curés », rappelle Jean-Marie Le Gall.
Une Église gérée aussi par les villageois
Une autre fausse idée qu'on se fait est que l'Église ne serait administrée que par le clergé. Or, la réalité est différente. Les habitants participent directement à son fonctionnement. Ils financent les travaux, ils gèrent une partie des biens paroissiaux et prennent parfois les décisions concernant les rénovations du bâtiment. « L'église n'est pas la propriété des clercs », rappelle l'historien. Les marguilliers, chargés de la gestion de la paroisse, sont le plus souvent des notables du village. Dans certaines régions, ils participent même à la répartition de l'impôt dû au roi.
Contrairement à ce qu'on peut croire, les laïcs jouent également un rôle dans la vie religieuse. Les confréries organisent les processions, les pèlerinages et les fêtes patronales. Le chantre, qui est souvent laïc, anime les offices. « Sans chantre, il n'y a pas de messe, c'est une messe basse », note Jean-Marie Le Gall.
Une foi dans la vie quotidienne
À l'époque, difficile de séparer totalement religion et vie sociale. Les fêtes religieuses rythment l'année. Certaines communautés rurales comptent plus de soixante jours fériés dû aux fêtes religieuses en plus des dimanches. Cependant, cette religion populaire à l'époque ne fait pas toujours l'unanimité au sein de l'Église. À partir du XVIIe siècle, plusieurs réformateurs catholiques critiquent ces célébrations jugées trop festives. « On va partir en procession, faire un pardon à une chapelle locale. Et en même temps, on va faire la fête », raconte Jean-Marie Le Gall. Des évêques influencés par la Réforme catholique issue du Concile de Trente cherchent alors à encadrer davantage les processions, les pardons et les fêtes locales. Une partie du haut clergé et des évêques réformateurs considèrent alors qu'il y a là un « dévoiement de la foi ».
Cette pluralité religieuse se manifeste également dans les campagnes des XVIIe et XVIIIe siècles. Malgré les tensions liées à la Réforme, catholiques et protestants parviennent souvent à cohabiter dans ces campagnes. « On a su trouver des accommodements », souligne l'historien. Même les mariages mixtes existent, malgré l'opposition des autorités religieuses. « Les pasteurs comme les curés y sont hostiles, mais l'amour et les intérêts familiaux font qu'il y a des unions bigarrés », observe Jean-Marie Le Gall.
Le patrimoine de chapelles ou de clochers de villages a donc aujourd'hui une image parfois trompeuse de son passé. « Il ne faut pas fantasmer l'Ancien Régime », estime Jean-Marie Le Gall. Selon lui, cette Église hiérarchisée que beaucoup imaginent aujourd'hui n'est apparue qu'après la Révolution et le Concordat de 1801 : « C'est une réalité qui a été inventée après 1801, mais qui n'était pas la réalité de l'Ancien Régime », conclut-il.


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