Grève des médecins libéraux : « On entrave notre liberté de soigner », alerte un généraliste de la Vienne
Depuis le 5 janvier, les médecins généralistes sont en grève pour protester contre plusieurs réformes portées par le gouvernement, dont la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 votée en décembre dernier et un projet de loi contre la fraude sociale qui entre en discussion à l'Assemblée nationale le 13 janvier prochain. À Chauvigny, dans la Vienne, le médecin généraliste Vincent Torzini dénonce des mesures « coercitives » qui, selon lui, mettent en danger les patients et l’indépendance de la médecine libérale.
Vincent Torzini, médecin généraliste à Chauvigny ( 86)Les cabinets fermés, les consultations suspendues et une colère qui monte. Depuis le début de la semaine, l’intersyndicale des médecins libéraux appelle à une grève nationale jusqu’au jeudi 15 janvier. Une manifestation est prévue ce samedi 10 janvier à Paris. En cause : une accumulation de réformes jugées inacceptables par la profession, qui dénonce une dégradation de ses conditions de travail et une remise en cause de la liberté de prescrire.
À Chauvigny, dans la Vienne, le cabinet de Vincent Torzini est fermé depuis le 5 janvier. Médecin généraliste et membre de l’Union des médecins de la Vienne — un collectif qui rassemble une centaine de praticiens sur les 400 que compte le département — il fait partie des grévistes mobilisés, la porte de son cabinet restera fermée pendant 10 jours.
« Ce n’est pas une grève contre les patients »
" ils ont été prévenus depuis le mois de décembre », explique le praticien. En cas de problème de santé, il les invite à contacter le 15 ou à se tourner vers les médecins de garde. « Tout avait été anticipé pour les traitements chroniques. Les pharmacies peuvent avancer les médicaments, on se revoit après. »
Si la grève est visible, Vincent Torzini insiste sur son sens : « On ne fait pas ça contre les patients. On se mobilise pour continuer à pouvoir les soigner correctement demain. »
Arrêts de travail sous quotas : « inadmissible »
Parmi les principales sources de colère figure un projet de loi visant à « lutter contre les fraudes sociales et fiscales », adopté par le Sénat en décembre et examiné prochainement à l’Assemblée nationale. Le texte prévoit notamment de limiter le nombre de prescriptions d’arrêts de travail par médecin, avec des sanctions financières pouvant atteindre 15 000 euros par an en cas de dépassement.
Une mesure jugée inacceptable par Vincent Torzini. « Imaginez que vous attrapiez la grippe en plein hiver. Si votre médecin a déjà dépassé son quota, il pourra constater que vous êtes malade, mais ne pas vous arrêter. Vous devrez aller voir un autre généraliste — quand il y en a — ou vous rendre aux urgences. C’est absurde et dangereux. »Selon lui, cette logique statistique est incompatible avec la déontologie médicale.
On ne prescrit jamais un arrêt de travail par complaisance. Si on commence à se poser la question de savoir si un arrêt va nous coûter une amende, on ne soigne plus sereinement.
Une relation dégradée avec la Sécurité sociale
Les médecins libéraux dénoncent également une évolution de leur relation avec l’Assurance maladie. « La Sécurité sociale est un partenaire, pas un supérieur hiérarchique. Son rôle est d’assurer la prise en charge financière des patients, pas de contrôler nos prescriptions », martèle le généraliste. Le gouvernement, de son côté, défend l’efficacité de ces quotas. Expérimentés depuis 2004, une étude d'impact réalisée sur la période 2023-2024 révèle des économies de près de 160 millions d’euros sur les indemnités journalières avec 10 millions d’euros supplémentaires attendus en cas de généralisation de la mesure.
Dossier médical partagé : une injonction bureaucratique dangereuse
Autre point de crispation : le dossier médical partagé (DMP), dont l’alimentation pourrait devenir obligatoire sous peine de sanctions financières. « On nous demande via nos logiciels d' empiler toutes nos prescriptions sans aucun tri. Dans quelques années, ce sera inexploitable », déplore Vincent Torzini.Il s’inquiète aussi de la sécurité des données de santé. « On nous rend responsables de données stockées sur des plateformes susceptibles d’être piratées. Quand on voit les cyberattaques récentes ( ndlr : Une cyberattaque dirigée contre les données d’identité des patients des hôpitaux publics des Hauts de France en septembre dernier notamment), c’est très inquiétant. »
Une profession à bout de souffle
Derrière cette grève c'est un malaise profond d’une profession qui s’exprime. « Les charges augmentent, les tâches administratives explosent et près d’un médecin libéral sur deux présente des symptômes de burn-out », rappelle Vincent Torzini. Malgré les revalorisations récentes des consultations, il estime qu’elles compensent à peine l’inflation. À terme, il craint une aggravation de la pénurie médicale. « Les jeunes n’ont plus envie de s’installer. Ils nous voient travailler sans compter nos heures, sous pression permanente. »
« Si la médecine libérale disparaît, l’hôpital public ne tiendra pas. »
Et d’ajouter, sans détour : « Je suis médecin par passion. Mais si je ne peux plus exercer librement, je serais capable d’arrêter. Je ne veux pas me détruire à petit feu. »
La mobilisation se poursuit donc avec l’espoir que le message des médecins libéraux soit entendu par le gouvernement.


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