Fin de vie : Emmanuel Hirsch dénonce une urgence politique déconnectée du réel
Alors que le Sénat s’apprête à examiner le projet de loi sur la fin de vie, Emmanuel Hirsch alerte sur une société qui débat de la mort sans avoir garanti les conditions de la vie. Pour le professeur émérite d’éthique médicale, membre de l’Académie de médecine, le calendrier politique repose sur un diagnostic erroné.
® Emmanuel Hirsch/ DRÀ ses yeux, la légalisation de l’euthanasie n’est pas une réponse à la souffrance, mais le symptôme d’un abandon collectif.
Une urgence politique qui n’est pas celle des Français
La semaine prochaine, le Sénat ouvrira l’examen du projet de loi relatif à la fin de vie. Si le volet consacré aux soins palliatifs fait largement consensus, celui portant sur l’aide active à mourir divise profondément, puisqu’il ouvre la voie à la légalisation de l’euthanasie en France.
Pour Emmanuel Hirsch, l’urgence invoquée par les pouvoirs publics ne correspond ni aux attentes ni aux réalités vécues par les citoyens. "L’urgence politique, vous l’avez évoquée régulièrement dans vos journaux, je pense que ce n’est pas véritablement la fin de vie, c’est la vie, la vie de notre société, la vie de la démocratie.” À ses yeux, la France traverse une crise bien plus profonde, marquée par l’effondrement de l’accès aux soins, la fragilisation de l’hôpital et le sentiment d’abandon des plus vulnérables. "Quand on voit comment elle [la vie démocratique, ndlr] est meurtrie, blessée, comment elle est insultée par les politiques, je pense qu’on a d’autres urgences.”
Présenter l’euthanasie comme une priorité nationale relève, pour lui, d’une erreur majeure. "Dire que la préoccupation des Français en janvier 2026, c’est de savoir dans quelles conditions ils bénéficieront de l’euthanasie, a pour moi quelque chose non seulement de scandaleux, mais de stupéfiant.” Sur le terrain, dans les EHPAD, les établissements psychiatriques ou au domicile des personnes malades, les demandes sont d’une autre nature. "La demande au quotidien, ce n’est pas “occupez-vous de ma fin de vie”, mais “occupez-vous de moi dans ma vie. Quelle est la place que j'ai dans la société ? Quelle est la reconnaissance que j'ai ? Quelle est la dignité qu'on m'accorde ?”
Dans ce contexte, focaliser le débat public sur les conditions de l’euthanasie constitue, selon lui, une forme de violence symbolique: "je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre de la profanation à faire que le débat de la société soit obnubilé ces jours-ci par la question dans quelles conditions vous bénéficierez ou pas de l’euthanasie.”
Le silence éthique et la banalisation de l’exception
Au-delà du calendrier politique, Emmanuel Hirsch s’inquiète du climat intellectuel qui entoure le débat. Il se dit sidéré par l’absence de prises de position publiques des grandes instances éthiques, alors même que la commission des affaires sociales du Sénat s’est prononcée en faveur de l’euthanasie. "Ce qui me sidère aussi, c’est que depuis quelques jours, alors que la commission des affaires sociales du Sénat a pris position en faveur de l’euthanasie, aucune instance éthique n’a pris position.”
Il rappelle que cette évolution s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée. "Le Comité consultatif national d’éthique a validé l’option euthanasique, rappelez-vous de l’avis 139 du 13 septembre 2022, c’était la porte ouverte à l’euthanasie.” Selon lui, cet avis a servi de cadre de légitimation aux parlementaires. "J’imagine que les sénateurs, quand ils ont pris la position qu’ils ont prise, ils l’ont fait aussi parce que l’avis 139 du CCNE les autorisait, d’une certaine manière, à céder.”
L’un des paradoxes les plus frappants concerne les soins palliatifs, pourtant présentés comme l’autre pilier du projet de loi. "Dans le projet de financement de la sécurité sociale, il n’y a pas une ligne qui est consacrée aux soins palliatifs alors qu’on a dit que c’était l’urgence absolue.” Pour Emmanuel Hirsch, ce décalage traduit un profond mépris pour des années d’engagement professionnel et humain.
Un glissement législatif
Il insiste sur la rupture que constituerait la légalisation de l’euthanasie par rapport à la loi Leonetti de 2005. "Elle a porté la réponse à la question de la souffrance, à l’obstination déraisonnable, avec scrupule, avec intelligence.” Déjà critique de la loi de 2016 sur la sédation profonde et continue, il rappelle ses mises en garde. “C'est là où on a eu une divergence à l'époque avec Jean Leonetti, parce que je lui ai dit, la sédation profonde et continue jusqu'au décès, même si l'intention ce n'est pas de tuer la personne, c'est quand même de laisser la personne partir, mourir, et d'une certaine manière à un moment donné, tu vas voir, elle va être récupérée, la loi de 2016 en disant, elle ne va pas assez loin.”
Aujourd’hui, observe-t-il, les critères de cette loi sont repris pour justifier une euthanasie assumée. "Effectivement, dans l'approche des sénateurs il y a quelques jours, ils ont dit, "nous allons reprendre les critères de la sédation profonde et continue pour les appliquer à une sédation terminale ou à une sédation euthanasie.” Les garanties avancées ne suffisent pas à le rassurer. "On nous dit : soyez rassurés, il y aura des encadrements en France.”
L’exemple canadien alimente ses craintes. "Si on prend le modèle de l’euthanasie pratiqué au Canada, on aurait en France 40 000 euthanasies, année 1.” Plus encore que les chiffres, c’est la transformation de la norme médicale qui l’inquiète. "Les médecins intègrent progressivement cette alternative, voire considèrent que ça peut être une norme qui ne se discute pas.”
À mesure que l’échéance parlementaire approche, le débat semble se refermer. "Plus on se rapproche du moment où on va légiférer, plus les gens se disent : est-ce que c’est vraiment important de discuter de ce qui est normatif ?” Emmanuel Hirsch dénonce également l’idée selon laquelle une large majorité de Français soutiendrait l’euthanasie. "Depuis des années, on nous dit que quasiment 90 % des Français sont favorables à l’euthanasie.”
Selon lui, la réalité est plus nuancée. "Les Français sont contre la souffrance. Les souffrances physiques, mais aussi les souffrances existentielles.” Et il recentre le débat sur un principe fondamental. "Une personne, en fin de vie, son droit essentiel, c’est d’abord la vie.”
Inscrire l’exception dans la loi, conclut-il, revient à en changer la nature même car "c’est banaliser l’exception et faire que des pratiques exceptionnelles deviennent routinières.”


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