Donald Trump et les chrétiens américains : la fin d’un alignement sans réserve ?
Élu avec le soutien déterminant des évangéliques et d’une partie de l’électorat catholique, Donald Trump a longtemps semblé bénéficier d’un appui chrétien solide. Mais un an après son investiture, des lignes de fracture apparaissent, en particulier au sein de l’Église catholique. La récente déclaration de trois cardinaux américains exhortant le président à "retrouver une boussole morale " marque un tournant inédit. Décryptage avec l’historienne Blandine Chelini-Pont, spécialiste du catholicisme américain.
Donald Trump ® DRUn an après l’investiture de Donald Trump, le soutien chrétien commence à se fissurer, notamment du côté catholique, sur un fond de tensions morales et diplomatiques.
Un soutien chrétien encore réel, mais de plus en plus fragmenté
Donald Trump peut-il encore compter sur les chrétiens américains ?
La réponse, selon Blandine Chelini-Pont, est nuancée. "De manière générale, il a un soutien qui dépasse sa personne, en fait, de la part des évangéliques et des Églises qu’on pourrait dire fondamentalistes " , explique-t-elle. À cela s’ajoute "un soutien certain d’une partie de l’électorat catholique " , même si des tensions nouvelles émergent.
Ces tiraillements se font désormais "vivement sentir, notamment de la part des institutions officielles de l’Église catholique ou des grandes organisations caritatives ". Pour autant, précise l’historienne, "on ne sent pas que le craquement touche toutes les confessions chrétiennes ". Autrement dit, la remise en question n’est ni homogène ni généralisée.
Si ce soutien peut surprendre vu d’Europe, il s’explique par une stratégie politique ancienne. Donald Trump a, dès 2016, "courtisé ardemment [les électeurs] évangéliques [...] il a insisté sur des thèmes qui commençaient à traverser plusieurs mouvements " , rappelle Blandine Chelini-Pont : "le sentiment de discrimination des chrétiens ” , la perte de leur centralité dans "l’identité américaine” , et la promesse de leur "redonner beaucoup de pouvoir " en cas de victoire électorale.
Un discours que l'historienne juge "simpliste" mais redoutablement "efficace" .
"Il a touché énormément de chrétiens qui considéraient que leur pays allait de mal en pis, qu’ils n’étaient pas entendus " , et dont les convictions ne trouvaient plus d’écho dans le débat public ni dans les institutions.
Bioéthique, wokisme : une mobilisation morale devenue stratégie politique
Donald Trump a élargi cette alliance avec les communautés chrétiennes autour de nouveaux combats culturels. "La bataille contre les libéraux et le gauchisme a été comme un boulevard politique " , analyse Blandine Chelini-Pont. Les questions dites “woke ” , les débats "bioéthiques ” et moraux ont profondément divisé la société américaine.
"Ce n’était pas très difficile de mobiliser les chrétiens contre ce qu’ils considéraient être des dérives morales et bioéthiques " , souligne-t-elle. En faisant de ces thèmes "un cœur de campagne", Donald Trump a su transformer des inquiétudes en levier électoral durable.
Mais ce socle commence à se fragiliser, notamment du côté des institutions catholiques. La déclaration publiée cette semaine par trois cardinaux américains -Blase Cupich (Chicago), Robert McElroy (Washington) et Joseph Tobin (Newark) - en est un signal fort. Ils y exhortent le président à " retrouver une boussole morale " , estimant que "le fondement moral des actions de l’Amérique est en jeu " .
Une prise de parole que l’historienne qualifie d’ "assez inédite ". Certes, les évêques américains se sont déjà exprimés collectivement dans l’histoire, notamment contre l’armement nucléaire sous Ronald Reagan. Mais cette prise de parole "ciblée, à ce moment de l’histoire des États-Unis et de leur politique extérieure, c'était extrêmement nouveau " .
Une critique morale portée par la ligne du pape Léon XIV
Pour Blandine Chelini-Pont, cette déclaration dépasse l’opinion des trois cardinaux. "Si vous me permettez une interprétation personnelle, je dirais que ça a été le moyen par lequel la voix de Léon XIV se fait entendre aux États-Unis ". Une lecture qui s’appuie sur la cohérence entre cette prise de parole et le récent discours du Pape devant le corps diplomatique sur " la nécessité de préserver la paix " .
Les cardinaux s’appuient d’ailleurs sur une tradition profondément américaine. "Le moralisme américain en politique internationale a réellement existé " , rappelle-t-elle. " En posant la question - où sont passés la tradition morale, la défense des valeurs, la distinction entre le bien et le mal ? ", ils convoquent "les ressources intérieures des États-Unis " plutôt qu’un discours importé.
Cette conception de la paix s’oppose frontalement à celle de Donald Trump. Là où le Pape Léon XIV fait de la paix un principe structurant, le président américain adopte, selon l’historienne, une politique "erratique " , "agressive " et parfois "néo-impérialiste " . Elle cite notamment les menaces liées au Groenland ou les représailles économiques brandies contre la France après le refus d’Emmanuel Macron de rejoindre un "conseil de la paix pour Gaza " .
" On voit se dessiner une politique de bâton sans motif, autre que l’expression de la puissance ou l’exaspération de la personnalité de son président " , affirme-t-elle.
Léon XIV, un pape difficilement attaquable aux États-Unis
L’élection d’un pape américain aurait pu constituer une opportunité politique pour Donald Trump. Mais, selon Blandine Chelini-Pont, l’intérêt présidentiel est resté superficiel.
"Il a été très content de participer à cet événement mondial et médiatique " , mais "ça n’est pas allé plus loin dans la profondeur de son analyse " .
Depuis, silence radio. "Vous pouvez vérifier : aucun commentaire " de l’administration américaine sur les prises de position du Pape, que ce soit sur le Proche-Orient, l’Ukraine ou la solution à deux États. "Cette administration se fiche de ce que le pape peut raconter jusqu’à ce que ça lui coûte électoralement " , affirme-t-elle sans détour.
Quant à une éventuelle pression financière des États-Unis sur le Vatican, l’historienne se montre sceptique. Si une " bataille d’opinion " contre Léon XIV est théoriquement possible, elle la juge peu crédible. "Léon XIV fait l’unanimité par son apparence, par sa bonté, et par le fait qu’il dit les choses très clairement sans provoquer la polémique. "
Contrairement au pontificat du Pape François, profondément clivant aux États-Unis, Léon XIV apparaît comme une figure rassembleuse. " Arriver à l’attaquer pour le discréditer auprès de l’électorat catholique, c’est une autre paire de manches. "
Un épiscopat américain en devenir face aux excès politiques
Enfin, cette recomposition s’inscrit dans une évolution plus large de l’épiscopat américain. " Le visage s’est transformé ", explique Blandine Chelini-Pont, notamment en raison des nombreuses nominations intervenues sous le Pape François, puis Léon XIV. Le corps épiscopal apparaît aujourd’hui " plus homogène " autour de grands axes sociaux, charitables et politiques.
La politique migratoire de Donald Trump cristallise désormais l’opposition. "Ce n’est pas contre Donald Trump en tant que personne " , précise-t-elle, "c’est contre les excès de la politique anti-migratoire actuelle ". Arrestations brutales, usage d’une " police spéciale , qui est très coûteuse et qui s'avère être mal tenue ou dangereuse, car y a eu plusieurs morts dont un assassinat très récemment [...] La politique anti-migratoire de ce gouvernement est actuellement devenue un sujet officiel d'opposition de la part de l'épiscopat américain " .
En effet, "un an après l’investiture de Donald Trump ", le paysage religieux américain n’a donc pas basculé, mais il s’est profondément complexifié. Entre fidélités électorales, fractures morales et réaffirmation d’une parole ecclésiale exigeante, le lien entre pouvoir politique et christianisme entre dans une phase de recomposition critique.


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