"Soit il y a de l’incompétence, soit de l’arrogance" : les provocations de Bill White révèlent-elles une nouvelle diplomatie américaine ?
Dans "Sous les titres", l’émission d’actualité présentée par Théo Leunens sur RCF Sud Belgique, nous revenons cette semaine sur la nouvelle polémique autour de l’ambassadeur américain en Belgique, Bill White. Après avoir attaqué publiquement le ministre Frank Vandenbroucke sur les réseaux sociaux, le diplomate a été convoqué par le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot. Jusqu’où un ambassadeur étranger peut-il intervenir dans le débat politique belge ? Et que révèlent ces tensions sur la relation entre les États-Unis et l’Europe ?
"Who’s the biggest loser in Belgium?" : les propos polémiques de Bill WhiteUne nouvelle polémique, une nouvelle convocation. Fin août, l’ambassadeur américain en Belgique, Bill White, s’est attiré les foudres du gouvernement belge après avoir publié sur Instagram une image générée par intelligence artificielle représentant le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke. En référence au débat sur les avertissements sanitaires dans les publicités pour l’alcool, le diplomate demandait à ses abonnés : "Who’s the biggest loser in Belgium?"

Le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévot a convoqué Bill White pour lui rappeler les règles diplomatiques et lui demander de ne plus viser personnellement des responsables politiques belges. Après leur rencontre, l’ambassadeur a néanmoins affirmé qu’il continuerait à exprimer ses opinions sur les réseaux sociaux. Il a depuis promis de s’abstenir de propos dénigrants envers les responsables belges.
Pour comprendre ce qui se joue derrière cette polémique, "Sous les titres" a donné la parole à deux spécialistes. Thomas Antoine, ambassadeur honoraire après environ quarante ans de carrière diplomatique, et Michel Liégeois, professeur à l’École des sciences politiques et sociales de l’UCLouvain.
"Un ambassadeur ne peut pas s’immiscer dans les affaires intérieures"
Pour Thomas Antoine, la question dépasse largement le simple dérapage sur les réseaux sociaux. Le diplomate rappelle que les règles qui encadrent la fonction d’ambassadeur sont clairement établies, notamment par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques. Son article 41 impose aux diplomates de respecter les lois du pays d’accueil et de ne pas intervenir dans ses affaires intérieures. "Le protocole n’est pas une vieille chose désuète. C’est une technique diplomatique, avec des règles, qui permet aux États de se respecter et de se considérer sur un pied d’égalité", explique-t-il.
Selon lui, les différentes sorties de Bill White posent donc une question de fond. S’agit-il d’une méconnaissance des règles diplomatiques ou d’un refus de s’y soumettre ? "Soit il y a de l’incompétence, soit il y a de l’arrogance", estime l’ancien ambassadeur. Thomas Antoine souligne toutefois une particularité du système américain. Aux États-Unis, les ambassadeurs sont fréquemment choisis parmi les proches du président, notamment pour leur loyauté politique, plutôt que parmi les diplomates de carrière. Une situation qui peut expliquer certaines maladresses, mais qui ne saurait, selon lui, justifier leur répétition.
L'ancien diplomate va plus loin : "Un ambassadeur ne doit pas seulement représenter son pays. Il doit créer des liens, instaurer de la confiance et du respect." Or, lorsque les tensions s'accumulent, cette confiance peut progressivement se fragiliser.
Une fonction diplomatique pensée pour "amortir les chocs"
Michel Liégeois rejoint en partie cette analyse, mais replace le comportement de Bill White dans le fonctionnement politique de l’administration américaine. Selon le professeur de l’UCLouvain, le choix des ambassadeurs américains relève souvent d’une logique politique. Leur principale qualité peut être leur proximité avec le président et leur loyauté à son égard...
Pour lui, cette réalité est particulièrement importante dans le cas de la seconde administration Trump. "Ce n’est pas simplement la personnalité de Bill White. C’est aussi le système dans lequel il a été nommé", analyse-t-il. Selon le politologue, contrairement au premier mandat de Donald Trump, la deuxième administration a davantage privilégié des personnalités considérées comme loyales au président, y compris dans les postes diplomatiques.
Or, le rôle d’un ambassadeur est précisément de gérer les tensions entre deux États. "La diplomatie est une courroie de transmission, mais cette courroie doit amortir les chocs et certainement pas les accentuer", résume Michel Liégeois.
Un ambassadeur peut défendre les intérêts de son pays, faire remonter les informations vers sa capitale et négocier. Mais il doit aussi préserver le dialogue avec le pays dans lequel il est accrédité. Prendre publiquement et de manière agressive position contre les décisions de son gouvernement est donc, selon lui, "tout à fait hors normes" pour un diplomate professionnel.
Cette attitude ne serait d’ailleurs pas isolée. Michel Liégeois y voit une expression plus large d’une politique américaine devenue beaucoup plus disruptive vis-à-vis de ses alliés européens, dans la continuité notamment du discours prononcé par le vice-président américain J.D. Vance à Munich.
Une relation transatlantique en pleine transformation
Reste à savoir jusqu’où cette nouvelle manière de faire peut conduire. Sur le plan diplomatique, les conséquences les plus lourdes restent peu probables. Thomas Antoine rappelle qu’en théorie, un État peut déclarer un diplomate "persona non grata" lorsque celui-ci ne respecte plus ses obligations. Mais une telle mesure serait extrêmement forte dans le cas d’un ambassadeur américain, compte tenu du poids des États-Unis et de l'histoire de leur relation avec la Belgique.
L’ancien diplomate plaide plutôt pour une réponse ferme sur les principes. "Do the job et respectez la Belgique", résume-t-il. Car derrière les provocations de Bill White se pose une question plus large : celle du rapport de force entre les États-Unis et l’Europe. Pour Thomas Antoine, l’attachement belge au droit international et au multilatéralisme constitue précisément une forme de puissance. L’Union européenne repose sur des États souverains qui ont choisi de partager une partie de leur souveraineté et de se soumettre à des règles communes.
Michel Liégeois constate, lui aussi, une évolution profonde. Face à l’incertitude sur la fiabilité de l’allié américain, les Européens cherchent désormais à renforcer leur autonomie stratégique. "C’est une conséquence structurante" de la période actuelle, estime-t-il. Beaucoup de responsables européens espèrent encore que le second mandat de Donald Trump ne sera qu’une parenthèse. Mais si cette orientation politique devait se prolonger après 2028, prévient le professeur de l’UCLouvain, il ne s’agirait plus d’une simple parenthèse. Les relations entre les deux rives de l’Atlantique auraient alors durablement changé.
La polémique autour de Bill White apparaît dès lors comme davantage qu’une affaire de publication Instagram. Elle révèle les tensions croissantes autour des règles diplomatiques, de la souveraineté des États et de la place que les Européens veulent encore accorder aux États-Unis dans leur propre sécurité et leur avenir politique.


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