Dans les réserves du MIM, chaque instrument cache une histoire
Fondé en 1877, le Musée des Instruments de Musique de Bruxelles abrite l'une des collections les plus riches au monde. Anne-Emmanuelle Ceulemans, conservatrice de la section des cordes et professeur de musicologie à l'UCLouvain et à l'IMEP, nous ouvre les portes de ses réserves pour révéler ce que racontent vraiment ces objets.
© Photo Musée des Instruments de Musique (carmentis)Installé dans le centre de Bruxelles, le MIM est bien plus qu'un musée classique. Fondé en 1876-1877 sous le nom de Musée Instrumental du Conservatoire, il a d'abord été pensé pour présenter des instruments aux étudiants en musique. Depuis 1992, il est rattaché aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire et s'est ouvert à un public bien plus large.
Sa force ? Une diversité qui n'a pas d'équivalent. "On peut dire honnêtement que c'est le plus riche musée d'instruments de musique au monde, peut-être pas tant en termes quantitatifs, mais plutôt en termes de diversité, à la fois historique et géographique", affirme Anne-Emmanuelle Ceulemans. Cette richesse doit beaucoup à Victor-Charles Mahillon, premier conservateur du musée et acousticien passionné, qui a rassemblé des instruments venus des quatre coins du monde. Certains d'entre eux ont depuis disparu de leur pays d'origine. "Aujourd'hui, ces instruments ont disparu de l'instrumentarium de leur pays d'origine. Mais nous, on en a encore des exemplaires."
Derrière les vitrines et les étiquettes se cache une mission rigoureuse : conserver ces objets pour les générations futures. Une approche qui implique des choix parfois surprenants. Ici, les instruments ne sont plus joués. "Pour les instruments à cordes, on ne les met pas sous tension. On veut les préserver comme témoignages historiques pour les générations à venir."
Cette démarche se distingue fondamentalement de celle d'un luthier qui restaure un violon pour qu'un musicien puisse en jouer aujourd'hui. "C'est simplement une autre approche de l'instrument de musique", résume la conservatrice. Conserver sans jouer implique aussi une contrainte climatique stricte. Les réserves que nous visitons sont climatisées, avec une température et une hygrométrie maintenues stables pour protéger les bois et les vernis du temps qui passe.
Comment sonnaient-ils ?
La question semble simple, elle est en réalité vertigineuse. Comment imaginer le son d'un instrument qu'on ne peut plus jouer ? "C'est vraiment un défi", reconnaît Anne-Emmanuelle Ceulemans. Lorsqu'un nouvel instrument entre dans les collections, l'équipe s'efforce de l'enregistrer avant qu'il ne soit définitivement mis en réserve. Mais pour les pièces les plus anciennes, la question se dédouble. "Il y a deux questions qui se posent : comment est-ce que l'instrument sonnerait aujourd'hui ? Mais aussi, comment sonnait-il quand il a été construit, à l'époque baroque, classique, au XIXe siècle ?"
Car l'instrument vieillit. Le bois se transforme, le timbre évolue, et les luthiers qui se sont succédé pour l'entretenir y ont chacun laissé leur empreinte. Reconstituer le son d'origine relève alors presque de l'archéologie sonore.
Pour illustrer la complexité de la facture instrumentale, Anne-Emmanuelle Ceulemans sort des étagères, avec des gants, un alto fabriqué au XVIIe siècle par le luthier anversois Matthias Hoffmann. L'instrument a été recoupé au XIXe siècle : sa caisse de résonance a été réduite en longueur et en largeur pour s'adapter aux standards de jeu de l'époque. Ce geste, banal pour un luthier d'alors, est aujourd'hui une perte d'information irréversible pour le chercheur. "La vraie démarche historique, c'est de savoir quel était le timbre avant la recoupe. D'une certaine façon, nous devons nous transformer en archéologues pour essayer de voir ce qu'était l'instrument d'origine au travers de celui que nous avons sous les yeux."
Le bois lui-même joue un rôle déterminant. La table d'harmonie, en épicéa, est la pièce maîtresse de l'instrument. Le dos et les éclisses sont généralement en érable, même si les luthiers anciens utilisaient parfois du peuplier ou du noyer. Mais au-delà des matériaux, c'est chaque détail de la construction qui influe sur le son. "Dans la conception d'un violon, chaque détail est susceptible d'avoir une influence sur le son, et parfois, un changement minime peut avoir une influence majeure."
La conservatrice évoque notamment l'âme de l'instrument, ce petit bâtonnet de bois coincé à l'intérieur de la caisse de résonance, entre le fond et la table, à proximité du chevalet. Invisible de l'extérieur, il est pourtant décisif. "En modifiant, vraiment de très, très peu, un demi-millimètre, un millimètre, la place de l'âme, on change le timbre de l'instrument. Du tout au tout."
Les fantômes du catalogue
Dans les réserves, chaque instrument porte une étiquette avec un numéro d'inventaire, véritable carte d'identité de la pièce. Certains numéros sont précédés de lettres, comme JT ou KM. Ce sont des numéros provisoires, attribués à des instruments dont la traçabilité a été perdue. "JT, ce sont les initiales d'un ancien collaborateur du musée qui s'appelait Jacques Tillemans, qui a attribué provisoirement ce numéro d'inventaire. On espère pouvoir reconstituer le puzzle, mais ça exige beaucoup de recherches dans nos archives et ce n'est pas certain qu'un jour on le retrouvera."
La question de l'authenticité se pose elle aussi. Un instrument trop bien conservé peut paradoxalement éveiller des soupçons. "Un instrument du XVIe siècle qui serait encore dans son état d'origine, ce serait très suspect. Un instrument dont on joue, c'est un instrument qu'on doit restaurer régulièrement. Quand un instrument prétendument très ancien ne présente pas de traces d'usure, la question qu'il faut se poser, c'est pourquoi." Des contrefaçons se sont déjà glissées dans les collections, y compris du vivant de Mahillon lui-même. Les détecter reste aujourd'hui un exercice délicat, parfois impossible.


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"Histoire de comprendre", en partenariat avec l'asbl "Roma



