Hantavirus, Ebola, Covid… et si la vraie épidémie était la peur ?
Depuis la pandémie de Covid-19, chaque nouvelle alerte sanitaire, comme l'hantavirus ou le virus Ebola, ravive rapidement les peurs collectives et le spectre d’une nouvelle crise mondiale. Au-delà du risque réel, cette anxiété révèle l’impact durable du confinement, de la surexposition médiatique et du traumatisme laissé par la crise sanitaire.
© Mircea Iancu de PixabayL'angoisse s'installe dans le débat public. Après l’annonce, début mai 2026, de cas d’hantavirus à bord du navire de croisière MV Hondius, les réactions politiques, médiatiques et numériques se sont rapidement emballées. La France, comme une grande partie du monde, reste marquée par le premier traumatisme collectif du XXIe siècle : le Covid-19. Ce virus, qui a profondément bouleversé les sociétés contemporaines, ravive aujourd’hui les peurs face au virus des Andes, une forme d’Hantavirus transmissible entre humains. Une situation qui fait écho au Diamond Princess, ce bateau devenu l’un des symboles des débuts de la pandémie. Depuis cet épisode, la moindre menace épidémique semble replonger l’opinion publique dans une spirale d’inquiétude. Théories alarmistes, multiplication des recherches scientifiques et emballement médiatique, participent à la création d’un climat anxiogène.
Dans l’émission Je pense donc j’agis présentée par Melchior Gormand, Elsa Godart, philosophe et psychanalyste autrice de La politique de l’angoisse - Comment résister au chaos dans la démocratie, et Jean-Louis Tavani, professeur de psychologie sociale à l’Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis se sont penchés sur ce phénomène post-traumatique qui marque tant notre époque.
Le souvenir angoissant d’une pandémie mondiale
Des mémoires collectives fortement impactées. En seulement deux décennies, le monde a connu moult malaises, entre crises financières, nucléaires, médicales et changement brusque du climat terrestre. Assez rapidement en cas de crise, les Français n'hésitent pas à se renseigner rapidement sur internet. C'était par exemple le cas en 2011 pour la catastrophe nucléaire de Fukushima où "on avait enregistré une augmentation des recherches Google sur Tchernobyl", raconte Jean-Louis Tavani, professeur de psychologie sociale. "Depuis le 9 et le 10 mai, ce sont les recherches sur le Covid qui connaissent des pics. On va faire des recherches sur le passépour réussir à envisager le présent", explique-t-il.
Pour comprendre le présent les gens font des recherches sur le passé.
La privation de notre liberté d’aller et venir constitue l’un des traumatismes majeurs laissés par la crise du Covid-19. Comme l’explique la psychanalyste Elsa Godart, "le confinement, c’est quelque chose qui nous a tous touchés", même si chacun l’a vécu différemment. Pour beaucoup, cette période a surtout été associée à une expérience négative, marquée par l’isolement et la restriction des déplacements. Selon elle, le confinement représente une atteinte directe à la "liberté d’aller et venir", puisque chacun se retrouve empêché de quitter son domicile. La psychologue souligne également que "l’on ne prend réellement conscience de sa liberté que lorsque celle-ci est entravée". Aujourd’hui, cette peur semble se réactiver symboliquement avec l’hantavirus : le souvenir des restrictions sanitaires ravive un sentiment de vulnérabilité collective. Les individus prennent à nouveau conscience de leur fragilité et de leur condition mortelle. À travers cette perturbation brutale du quotidien, un climat de stress et d’anxiété se développe, alimenté par la crainte d’une nouvelle menace sanitaire.
On ne prend réellement conscience de sa liberté que lorsque celle-ci est entravée.
La pandémie a également profondément bouleversé notre rapport au monde. Avant le Covid-19, les sociétés contemporaines vivaient dans une logique de consommation, de divertissement et de recherche permanente de satisfaction immédiate. Or, comme le rappelle Elsa Godart, le virus "est venu rompre avec un principe de réalité très fort : nous sommes mortels". Là où les individus avaient tendance à oublier cette réalité, notamment à travers les réseaux sociaux ou différentes formes de distraction permanentes évoquant le « divertissement » de Blaise Pascal, la pandémie a brutalement rappelé que tout pouvait basculer du jour au lendemain. Ainsi, le Covid-19 ne constitue pas seulement une pandémie biologique ; il représente également une véritable pandémie affective, tant ses conséquences psychologiques et émotionnelles ont profondément marqué le quotidien des Français.
Quand la défiance s'installe dans une société
La perte de confiance en France constitue aujourd’hui un problème majeur. Elle serait notamment liée à l’angoisse, définie par la philosophe Elsa Godart comme "une peur sans objet, c’est-à-dire sans identification". Contrairement à la peur, qui possède "un rôle fonctionnel très clair" puisqu’elle protège, "l’angoisse envahit". Ainsi, "quand on est soumis sous le joug de l’angoisse, on perd une partie de notre jugement", souligne Elsa Godart. Dans ce climat d’incertitude, le doute s’installe progressivement au sein de la société française. Les chiffres témoignent de cette défiance : une étude du CEVIPOF publiée en février 2025 met en lumière un profond désarroi démocratique, marqué par une confiance extrêmement faible envers la politique. Seuls 26 % des Français déclarent encore faire confiance à la classe politique. Selon Elsa Godart, cette crise de confiance se manifeste à travers "quatre indicateurs: la lassitude, la morosité, la méfiance et la peur", qui traduisent "l’ambiance générale", même lorsque "le virus paraît à peu près contrôlé par les autorités sanitaires". Dans un contexte géopolitique déjà particulièrement tendu, le virus venu d’Argentine semble alors dépasser la simple question sanitaire pour devenir un véritable phénomène médiatique et social.
L'hantavirus, la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
"Quand on parle de réseaux sociaux, aujourd'hui, il n'y a quasiment plus un post qui soit sans une vidéo. Que ce soit des influenceurs, que ce soit des streamers, on est saturé de vidéos. Et moi, j'aime à dire que c'est l'image qui fait trauma", énonce la psychanalyste Elsa Godart. Puis l'immédiateté que provoque les réseaux sociaux fait qu'on a accès à des informations qui se déroulent jusqu'à l'autre bout du globe. "Est-ce qu'on a vraiment besoin d'être informé de tout ça ? J'ai quand même l'impression que c'est un virus contrôlé, c'est peut-être les effets négatifs des réseaux", évoque l'enseignant en psychologie sociale Jean-Louis Tavani.
Pendant une pandémie, l’espoir fait vivre.
Renaître à travers l’espoir apparaît alors comme une nécessité face au climat d’angoisse et de défiance. Jean-Louis Tavani propose ainsi de "vivre en communion et de manière harmonieuse" en retrouvant confiance dans les institutions démocratiques et en écartant le doute, né de cette perte de confiance collective. De son côté, Elsa Godart insiste sur "l’importance du corps social", en invitant chacun à sortir "des réseaux sociaux, de la télévision, des infos" afin de renouer avec les échanges humains. Elle encourage à discuter avec son voisin, avec ses amis et à confronter les points de vue, en passant du débat au dialogue, dans une démarche qu’elle rapproche de celle de Socrate : une confrontation rationnelle des idées et des arguments. Pour retrouver une forme de sérénité, ces spécialistes appellent ainsi à reconstruire l’unité collective et à recréer un lien social fragilisé, voire effacé, par la pandémie mondiale de 2020.


Cette émission interactive présentée par Melchior Gormand est une invitation à la réflexion et à l’action. Une heure pour réfléchir et prendre du recul sur l’actualité, et pour agir, avec les témoignages d’acteurs de terrain pour se mettre en mouvement et s’engager dans la construction du monde de demain.
Intervenez en direct au 01 56 56 44 00, dans le groupe Facebook Je pense donc j'agis ou écrivez à direct@rcf.fr
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