Catherine Lenne : « Les arbres ont des capacités d'adaptation, mais le climat change trop vite »
Des arbres qui courbent, ici des feuilles jaunies, là des paysages pré-automnaux… Dans nos jardins ou sur nos chemins, nous sommes tous observateurs et témoins depuis quelques jours de la fragilité engendrée par les épisodes de canicule à répétition. Entretien avec la scientifique Catherine Lenne, enseignante à l’Université Clermont Auvergne et spécialiste des plantes.
Catherine Lenne est l'auteure de plusieurs ouvrages ces dernières années dont Dans la peau d'une plante (Points, 2014), Dans la peau d’un arbre (2021) et Vous avez dit biz'arbres ? (2024)RCF : Les conséquences de cet été particulièrement chaud, en France comme en Auvergne, sont déjà visibles. Les arbres souffrent-ils déjà ?
Catherine Lenne : Oui, il suffit d'ouvrir les yeux. Tout le monde peut constater que les arbres souffrent. Certains semblent « baisser la tête », d'autres ont déjà des feuilles roussies, craquées, voire des branches desséchées. Ces signes sont désormais très visibles.
Beaucoup de personnes observent des feuilles qui jaunissent, notamment sur les bouleaux. Est-ce le signe que l'arbre est condamné ou, au contraire, qu'il est en train de s'adapter ?
Les deux, en réalité. Le bouleau est une essence peu résistante à la chaleur et surtout à la sécheresse. Mais sa réponse consiste justement à perdre ses feuilles de manière anticipée. En faisant tomber ses feuilles, il réduit son évaporation et limite ses pertes d'eau. En quelque sorte, il avance l'automne pour se protéger.
Ce qui est inquiétant, c'est la précocité du phénomène. Depuis quelques années, les bouleaux prenaient déjà leurs couleurs d'automne dès le mois d'août. Cette année, certains ont commencé dès la fin du mois de juin.
Il existe une grande diversité génétique entre les individus
Même en altitude, où l'on pourrait penser que les arbres sont davantage protégés ?
L'altitude apporte quelques degrés de moins, mais elle ne protège pas du manque d'eau. La sécheresse des sols et de l'atmosphère concerne pratiquement tous les territoires. Ce qui est intéressant, c'est qu'en observant les bouleaux, on constate que certains sont déjà très atteints alors que d'autres restent parfaitement verts. Bien sûr, les conditions locales jouent un rôle, mais cela montre surtout qu'il existe une grande diversité génétique entre les individus. Chez les arbres, cette variabilité est très importante, bien supérieure à celle de l'espèce humaine.
Certaines essences sont-elles plus vulnérables que d'autres ?
Oui. Nous savons mesurer, en laboratoire, la résistance des différentes essences au déficit hydrique. Le bouleau fait partie des espèces les plus sensibles. Lorsque le sol est trop sec, les colonnes d'eau qui circulent dans le bois finissent par se rompre. Des bulles d'air apparaissent dans le système de circulation de l'eau : c'est une embolie, comparable à celle que l'on connaît chez l'être humain. À partir de ce moment-là, l'eau ne circule plus correctement et les branches, voire l'arbre entier, peuvent se dessécher.
Les arbres peuvent-ils s'adapter à ces épisodes de canicule qui se répètent ?
Le vivant possède une formidable capacité d'adaptation grâce à sa diversité génétique. Les individus les plus résistants ont davantage de chances de survivre et de transmettre leurs caractéristiques. Le problème, c'est que ce processus demande des milliers d'années. Or, le climat évolue aujourd'hui en quelques décennies seulement. Nous constatons déjà, à l'échelle d'une dizaine d'années, des changements très importants. Cette évolution est beaucoup trop rapide pour permettre une adaptation naturelle complète.
Cela reste malgré tout un élément d'espoir : cette diversité génétique fait partie des outils dont nous disposons pour accompagner l'avenir de nos forêts.
Un arbre isolé est-il plus vulnérable qu'un arbre situé au cœur d'une forêt ?
Globalement, oui. Une véritable forêt conserve mieux l'humidité des sols et crée un microclimat favorable. Les arbres y disposent de meilleures conditions. Nous savons également qu'une forêt composée de plusieurs essences est beaucoup plus robuste qu'une plantation monospécifique. Une plantation d'épicéas ou de Douglas peut être très productive, mais elle résiste beaucoup moins bien aux sécheresses et devient plus vulnérable aux parasites.
Les champignons présents dans le sol, qui vivent en symbiose avec les arbres, sont-ils eux aussi affectés par ces épisodes de chaleur ?
Ce n'est pas mon domaine de spécialité, mais on sait que les mycorhizes jouent un rôle essentiel pour aider les arbres à absorber l'eau et les éléments minéraux. Lorsque les sols s'assèchent, ces champignons souffrent également. Il est donc probable que cette coopération soit moins efficace pendant les sécheresses.
Faut-il envisager d'introduire en Auvergne de nouvelles essences mieux adaptées au climat futur ?
Nous pouvons tester des essences provenant de régions plus méridionales, déjà adaptées à des conditions plus chaudes et plus sèches. Mais cela demande de la prudence. Ces espèces doivent aussi supporter nos hivers parfois rigoureux, et nous ne savons pas toujours comment elles se comporteront sur le long terme.
L'Office national des forêts expérimente déjà cette approche avec des « îlots d'avenir », où différentes essences sont testées. Une autre solution consiste à pratiquer ce qu'on appelle la migration assistée. Par exemple, plutôt que d'introduire une nouvelle espèce, on peut planter des hêtres provenant du sud de la France, déjà adaptés à des conditions climatiques plus chaudes.
Nous devons repenser l'aménagement urbain
Les incendies constituent-ils désormais une menace durable pour les forêts françaises ?
Le risque remonte progressivement vers le nord avec le réchauffement climatique. Il faut toutefois rappeler que le feu est un phénomène naturel dans certains écosystèmes méditerranéens. Beaucoup d'espèces y sont adaptées. En revanche, la majorité des incendies restent d'origine humaine : mégots, outils, barbecues… Nous pouvons donc agir en renforçant la prévention.
Et une forêt détruite par un incendie met-elle très longtemps à se reconstruire ?
Elle reverdit plus vite qu'on ne l'imagine. Dès l'année suivante, le sol, qui constitue une véritable banque de graines, produit une nouvelle végétation. En revanche, retrouver une forêt mature demande plusieurs décennies. Les écosystèmes méditerranéens sont capables de supporter des incendies espacés de vingt à trente ans. Mais si les incendies deviennent annuels, ce cycle naturel ne fonctionne plus.
La chaleur révèle aussi les limites de nos villes. Les arbres urbains sont-ils suffisamment protégés ?
Clairement non. La première priorité est de préserver les arbres déjà présents. On continue encore parfois à abattre des arbres en bonne santé alors qu'ils rendent d'immenses services, notamment pour limiter les îlots de chaleur urbains. Bien sûr, la sécurité des habitants reste prioritaire lorsqu'un arbre devient dangereux. Mais, lorsqu'ils sont en bon état, il faut tout faire pour les conserver. Nous devons également repenser l'aménagement urbain : désimperméabiliser les sols, végétaliser davantage, créer des espaces d'ombre, retenir l'eau de pluie… Les arbres font partie de la solution, mais ils ne suffisent pas à eux seuls.
Mais les arbres en ville sont certainement plus fragiles que ceux des forêts…comment faire alors ?
Ils vivent dans des conditions beaucoup plus difficiles. Leurs racines sont contraintes par les réseaux, ils sont régulièrement taillés, ils subissent les îlots de chaleur urbains. C'est pourquoi il ne faut pas miser sur une seule essence. Comme pour les forêts, il faut diversifier les plantations. Nous devons aussi nous inspirer des villes méditerranéennes, qui savent depuis longtemps composer avec la chaleur en créant davantage d'ombre et en limitant les surfaces qui accumulent la chaleur.
