Claire Fourcade : « Il n’y a pas de consensus sur l’aide à mourir »
Après le rejet de la proposition de loi par le Sénat, le débat revient à l’Assemblée nationale. Claire Fourcade, médecin en soins palliatifs depuis 25 ans à Narbonne, ancienne présidente de la Société Française d’Accompagnement et de Soins Palliatifs et autrice du Journal de la fin de vie (Fayard), récuse l’idée d’un consensus, alerte sur l’inquiétude massive des soignants et interroge le sens collectif d’une réforme qui confierait au corps médical le pouvoir de donner la mort.
Claire Fourcade © RCF/RNDLe rejet par le Sénat de la proposition de loi relative à l’aide à mourir n’a pas clos le débat. Le texte, qui vise à légaliser le suicide assisté et l’euthanasie, doit désormais revenir devant les députés dans la version qu’ils avaient adoptée il y a près d’un an. Selon la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, une adoption définitive pourrait intervenir avant l’été.
Un rejet qui fissure l’illusion d’un accord général
Contrairement à l’idée largement reprise d’un Sénat ayant fait dérailler un débat jusque-là apaisé, Claire Fourcade voit dans le travail des sénateurs un moment de clarification démocratique. « Ce travail a cassé [...] le mythe du consensus autour de ce texte », affirme-t-elle.
Selon elle, le Sénat n’a pas radicalisé le débat : il a rendu visibles des interrogations déjà présentes. « À l’Assemblée non plus il n’était pas consensuel », rappelle-t-elle, avant de résumer sans détour : « Il n’y a pas de consensus sur l’aide à mourir. »
Une majorité relative, pas un plébiscite
Claire Fourcade s’oppose à la caricature opposant une Assemblée nationale présentée comme largement favorable au texte et un Sénat supposément conservateur. « De manière factuelle, ce n’est absolument pas juste », tranche-t-elle. Elle rappelle un chiffre souvent occulté : « À l’Assemblée, seulement 54 % des députés présents ont voté le texte. » Un score qui, selon elle, invalide toute idée de consensus massif.
Elle distingue clairement deux sujets : les soins palliatifs, qui font l’objet d’un large accord parlementaire ; l’aide à mourir, qui reste profondément clivante. « Autant il y a un consensus sur les soins palliatifs […] autant le sujet de l’euthanasie et du suicide assisté est un sujet qui n’est pas consensuel », insiste-t-elle, soulignant que ce clivage traverse la société et « questionne beaucoup les soignants ».
Sondages et opinion publique : un accord construit sur des questions simplifiées
Face aux enquêtes d’opinion montrant une adhésion majoritaire des Français à l’aide à mourir, Claire Fourcade appelle à déconstruire le récit dominant. « Cela dépend beaucoup de la question qui est posée », explique-t-elle. Et interroge l’écart entre le discours public et son expérience de terrain : « Où se situe l’écart entre ce qu’on nous dit et ce que je vis moi au quotidien depuis 25 ans d’accompagnement de patients ? »
Dans sa pratique, elle ne retrouve pas ces demandes « de la façon dont on nous les présente ». Dès que l’on accepte de travailler sur la complexité l’illusion du consensus s’effondre. « Je dis toujours que je travaille pas en noir et blanc mais dans 50 nuances de gris » Elle cite une étude de la Fondapol publiée en décembre : « Quand on regarde le détail, on ne peut absolument pas dire qu’il y a un consensus. ». Ce qui ressort clairement, en revanche, c’est « que la question de l’accompagnement est une vraie demande des Français ».
Une accélération législative qui interroge la notion d’urgence
Le retour du texte à l’Assemblée, avec un calendrier extrêmement resserré, constitue pour Claire Fourcade un motif d’inquiétude, cette fois en tant que citoyenne. « Ça interroge sur la question de l’urgence », dit-elle. Dans un monde marqué par « l’incertitude, les menaces et le côté anxiogène », elle formule une interrogation centrale : « Il y a une vraie interrogation de se dire que la seule urgence qu’on a à régler aujourd’hui, c’est l’action de pouvoir donner la mort. »
Soignants : une alerte massive
À la détermination politique affichée par le gouvernement, Claire Fourcade oppose un constat de terrain. Si les conditions de fin de vie étaient réellement aussi insupportables qu’on le dit, affirme-t-elle, « nous serions les premiers à réclamer cette loi ». Or c’est l’inverse qui se produit. « On est les premiers, massivement, à dire attention », insiste-t-elle, voyant dans cette réforme « une bascule importante dans la façon dont notre pays accompagne la fragilité et la vulnérabilité ».
Dans les services, le débat est vécu comme un poids supplémentaire : « Les soignants vivent avec une inquiétude permanente, comme un sac à dos supplémentaire. » D’autant plus que, souligne-t-elle, « les parlementaires passeront à autre chose. Nous, on va vivre avec cette loi tous les jours ».
La loi Leonetti, un rempart menacé
Pour Claire Fourcade, la loi actuelle constitue un cadre protecteur. « Aujourd’hui, la loi nous fait rempart à la souffrance », explique-t-elle, qualifiant la loi Leonetti de « trésor national ». Ce cadre protège aussi les soignants eux-mêmes : « Nous aussi, soignants, on peut être traversés par des pulsions de mort ». Le risque, selon elle, est de se retrouver sans ce rempart, avec le sentiment que la société n’est plus derrière ceux qui soignent.
Délit d’entrave : une ligne rouge
L’introduction d’un délit d’entrave constitue, pour elle, une contradiction fondamentale. Le texte affirme qu’« il est interdit d’empêcher quelqu’un d’avoir envie de mourir », alors que, rappelle-t-elle, « c’est précisément le travail des soignants : donner envie de vivre ». Elle élargit la réflexion : « 200 000 tentatives de suicide par an en France. Comment peut-on à la fois prévenir le suicide et dire “pourquoi pas” dans certains cas ? » Pour elle, la frontière est intenable.
« Une loi du pouvoir médical »
Claire Fourcade récuse l’argument d’une « loi d’autonomie ». « On nous la présente comme une loi d’autonomie, c’est l’inverse. C’est une loi du pouvoir médical. » Elle refuse ce rôle : « Entrer dans une chambre avec une seringue et regarder quelqu’un mourir, c’est le pouvoir absolu. »
Deux réponses possibles à une même peur
Pour Claire Fourcade, citoyens et soignants partagent la même crainte : «mal mourir ». Mais face à cette peur, il n’existe que deux chemins : « Soit on fait mourir plus tôt. Soit on accompagne mieux. » Tenir les deux discours simultanément est pour elle impossible.
Elle revient sur son expérience de terrain : sur 25 ans et 15 000 patients accompagnés, elle ne recense que «trois patients qui ont persisté dans une demande de mort ». Ces demandes sont souvent ambivalentes, et «nous avons trouvé un chemin pour les accompagner ».
« Ma vie, mon droit » ? Non : une réponse collective
Enfin, Claire Fourcade déconstruit un slogan souvent brandi : « Ce n’est pas “ma vie, mon droit, mon choix”, parce que là, c’est "mon médecin, ma Sécu et mon État". » Selon elle, le débat ne porte pas sur la demande de mort, mais sur la réponse collective que la société choisit d’y apporter. Et ce choix constitue, conclut-elle, « un basculement majeur » .
Un point de lumière : les maisons d’accompagnement
Dans cet ensemble critique, elle identifie toutefois un motif de satisfaction : la création de maisons d’accompagnement et de soins palliatifs. « C’est quelque chose qui manquait », estime-t-elle. Pour elle, ces lieux portent un message simple et essentiel : « Dire aux personnes : on est là. »


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