Canicule : l'État peut-il être condamné pour les milliers de morts ?
Près de 6 000 personnes sont mortes à cause de la canicule de juin, selon un bilan encore provisoire de Santé publique France. Face à ce lourd tribut, des chercheurs et des juristes estiment que la responsabilité de l'État pourrait être engagée, au même titre que dans l'Affaire du Siècle, qui avait conduit à sa condamnation pour inaction climatique en 2021.
Un service public de la fraîcheur, ce serait qu'à cinq minutes de chez vous, il y ai une porte qui restera ouverte © Pexels / TBD TravellerDerrière les chiffres, une question demeure : pourquoi ces milliers de morts ne provoquent-ils pas davantage de réaction ? Alors que les épisodes de chaleur extrême se multiplient, le sociologue de l’innovation à l'école des mines de Paris Jean Daniélou estime que la société peine encore à considérer la canicule comme un enjeu collectif majeur. “Si on était dans le cadre d'un conflit, 6 000 morts, ce serait intolérable”, souligne-t-il. Selon lui, la chaleur extrême est encore perçue comme une fatalité, alors qu'elle devrait être considérée comme une responsabilité collective. “Dire que c'est une question de vie ou de mort, c'est se donner une capacité de responsabilité collective et surtout ne pas reporter cela sur des pratiques et des comportements individuels”, insiste le chercheur. Pour lui, la véritable question est de savoir comment l'État arrive à protéger ces individus face à la multiplication des épisodes de chaleur.
Si on était dans le cadre d'un conflit, 6 000 morts, ce serait intolérable.
À ses yeux, les solutions existent déjà : poursuivre la décarbonation, adapter les villes et les bâtiments aux fortes chaleurs ou encore rendre le territoire plus résilient. Mais cela suppose “un changement de cadrage total” et une véritable politisation des canicules.
Une responsabilité juridique envisageable
Pour Carina Bury, docteure en droit public spécialiste de la protection de l'environnement aux universités Paris-Nanterre et Paris 1 Panthéon-Sorbonne, une condamnation de l'État est juridiquement envisageable.
Elle rappelle que la Charte de l'environnement, qui a valeur constitutionnelle, reconnaît à chacun le droit de vivre dans un environnement respectueux de sa santé. Elle souligne également que la Cour internationale de justice a affirmé, dans son avis consultatif rendu en juillet 2025, que “s'adapter au changement climatique n'est pas une option, c'est un véritable devoir” pour les États. Pour autant, la juriste reconnaît les limites du droit actuel. “La Charte n'offre pas aujourd'hui à celui qui étouffe dans sa cuisine un titre pour réclamer un lieu frais devant le juge”, explique-t-elle.
La piste d'un “service public de la fraîcheur”
Pour combler ce vide, Carina Bury propose la création d'un service public de la fraîcheur. Concrètement, “à cinq minutes de chez vous, il y aurait une porte qui resterait ouverte”, décrit-elle. Il pourrait s'agir d'une école, d'un gymnase ou d'une médiathèque accessibles pendant les épisodes de forte chaleur afin de permettre aux habitants de venir s'y rafraîchir.
Ces refuges climatiques offriraient une protection aux personnes les plus vulnérables, notamment lorsque les températures restent exceptionnellement élevées durant la nuit. Un dispositif similaire existe déjà à Barcelone, en Espagne.




