Brigitte Lecordier, le clown aux mille voix
Nicolas de Bonne nuit les petits, Oui-Oui, Babar, Bouba, Son Goku, c'est elle ! Avec sa voix, Brigitte Lecordier a bercé plusieurs générations d'enfants. A l'occasion de son passage à Annecy, et de la sortie de sa BD autobiographique "La réalité est énorme" (Editions Dupuis), la doubleuse la plus célèbre de France se confie sur son enfance, sa carrière, et ses interrogations sur l'avenir de l'animation.
Brigitte Lecordier va profiter du Festival et de la Cité jusqu'à dimanche, clôture de la 50ème édition. ©Victorien Duchet/RCF Savoie Mont-BlancLa radio a ce petit quelque chose de magique, que l’intelligence artificielle ne nous a pas encore volé. La singularité des voix, qui passe à travers un micro, qui se diffuse, et qui marque les mémoires. Avec le temps, cette voix s'estompe, semble se perdre, mais revient, chargée en émotion, comme un shot de nostalgie. Cette voix, c'est celle de Brigitte Lecordier, la voix de Oui-Oui, Son Goku, Babar, Alf, Nicolas dans "Bonne Nuit les Petits". Et de plusieurs milliers de personnages animés, qui ont traversé les générations. "Quand je déposais mon fils à l'école, il me disait amuses toi bien. Je lui répondais, travailles bien !", plaisante celle qui a conservé son âme d'enfant, malgré ses 70 printemps.
Une enfance colorée dans la grisaille parisienne
Sa voix, c'est "l'empreinte de ses parents, de ses grands-parents", sa vie, retracée dans la bande dessinée autobiographique "La réalité est énorme", parue chez Dupuis en avril 2026. Née dans les années 50 d'un père ouvrier chez Citroën, et d'une mère, agent à la RATP, la petite Brigitte s'amuse en bas de son HLM, porte de Montmartre, à l'extérieur du périphérique parisien qui n'existait pas encore. "On était les enfants qui jouaient dans le terrain vague, les zonards !", s'exclame avec fierté la septuagénaire, qui ne se départit jamais de son sourire et de sa joie de vivre. "A l'époque, les routes étaient bitumées à Paris, mais nous, en banlieue, on devait traverser l'immense terrain vague pour aller à l'école, on avait nos souliers tous crottés. Quand le périphérique est arrivé, c'était une petite merveille pour nous. Et sur ce périphérique, j'ai fait du patin à roulettes ! C'était génial, c'était tout lisse, tout bitumé". Malgré la situation précaire de ses parents, et la fratrie à nourrir, la petite Brigitte se construit un univers. "J'ai eu des professeurs formidables à l'école", se souvient-t-elle. Des enseignants qui lui ont donné goût au théâtre. "Je voulais être clown !". Si ce rêve d'enfant ne s'est pas tout à fait réalisé, Brigitte en a fait sa philosophie de vie, à travers le doublage. Profiter de l'instant, du moment présent, mais aussi avoir des projets...
Du neuf avec du vieux ?
La retraite ? Brigitte Lecordier n'y pense pas. Chaîne YouTube, livre, BD, radio. Pourtant, les grands studios d'animation, à l'image de Disney/Pixar, lui ont fait comprendre qu'il était temps pour elle de sortir du cadre. "Des producteurs m'ont dit qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux, c'est pas très sympa à entendre". Mais pour autant, elle ne leur en veut pas. "Le problème souvent, ce ne sont pas les créateurs, mais les diffuseurs, ils veulent du neuf". Mais cette parisienne pur périph' au caractère bien trempé a des idées bien arrêtées sur le cinéma d'animation actuel. "Les séries et films sont aujourd'hui très polissées, et très lissées, aujourd'hui, on efface le sang en cas de blessure d'un personnage, on efface aussi la singularité, il n'y a plus de personnages différents. Et quand ils sont différents, il faut que ce soit calibré, il faut trois filles pour un garçon par exemple, il faut respecter un cahier des charges", déplore celle qui a revêtu le costume du clown triste, devant une époque qu'elle ne reconnait plus.
La déferlante IA
Epoque marquée par l'intelligence artificielle. Son développement sans limites percute les métiers de l'animation. De nombreux voix ont pris la parole il y a plusieurs mois pour sensibiliser au risque d'effacement des métiers du doublage au profit de l'IA. Parmi ces voix, Brigitte Lecordier. "L'IA générative ne crée pas, elle vole nos voix !". De toutes les luttes, celle de l'IA est peut-être la plus difficile. Un film d'animation standard, sans IA, se réalise en trois ans. Avec IA, en neuf mois, le film est bouclé. "J'attends une loi qui défend les artistes et leur propriété, sinon, on n'aura plus de Picasso !".
Retrouvez Brigitte Lecordier en séance dédicaces ce samedi 27 juin à 16h à la librairie BD Fugue à Annecy.


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