Betty Eppel : "La Savoie c'était la belle vie, car dans le Nord je n'avais rien à manger"
Berthe Eppel fait partie des enfants juifs cachés et sauvés sur le secteur d’Aiguebelette et de l'Avant-Pays savoyard pendant la Seconde Guerre mondiale. Retrouvée par l’association Mémoire d'août 42, cette grande Dame pétillante de 91 ans, témoigne de son périple pour quitter la France occupée et des trois années qu’elle a passées, à Dullin, chez un couple d’agriculteurs, à l'abri de la guerre.
Berthe et Jacques Lewkowitz © United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Berthe EppelCe texte correspond à une partie de l'interview ci-dessus. Cliquez sur le player pour l'écouter en intégralité.
RCF : Vous êtes née en 1935 à Valenciennes. Avant que vous nous détailliez votre périple pour arriver en Savoie, j'aimerais savoir comment ces trois années, cachée chez les Guicherd, ont façonné qui vous êtes aujourd'hui.
Berthe Eppel : D'abord, je dois vous dire que je suis née en 1935, mais quand les Allemands ont envahi la France, je n'avais que cinq ans. J'avais un frère qui avait deux ans de moins, et ma mère était enceinte. Nous habitions Valenciennes. Mes parents étaient polonais et avaient rejoint la France, juste avant la guerre. Tous les Français se sont retrouvés sur les routes, fuyant les Allemands qui entraient dans le Nord de la France. Nous sommes d’abord allés en Normandie, où ma mère a donné naissance à un petit garçon, Michel, mon dernier frère. Puis nous sommes revenus, avec le bébé. Mais les choses allaient très mal. L'antisémitisme était présent et nous n’avions rien à manger. Je me souviens des tickets pour le pain, et des efforts de mon père pour trouver de la nourriture.
Quand les Allemands ont envahi la France, je n'avais que cinq ans.
Il avait une petite boutique de fourrure où une femme travaillait avec lui. Un jour elle lui a dit : ”il vaut mieux que les enfants ne soient pas à la maison”, parce que les nazis prenaient les Juifs. Le 11 septembre 1940, il y a eu cette énorme rafle des Juifs du Nord de la France. Heureusement, nous n'étions pas à la maison. Je ne serais pas là sinon.
RCF. Est-ce cet épisode-là qui a décidé vos parents à quitter la France occupée ?
B.E. Ma mère a été raflée ce matin-là. Papa nous avait emmenés dans une famille près de Valenciennes. Il lui avait dit, “viens avec moi”. Elle a dit “non, non, non, tu vas, toi, va chercher les enfants !” C'est elle qui m'a sauvée. Je ne l’ai plus revue. J’ai appris plus tard qu’elle et mon frère avaient été déportés à Auschwitz.
Ma mère a été raflée ce matin-là.
Donc mon père est venu nous chercher. Il était avec sa sœur, ma tante. Il nous a dit : “vous ne vous appelez plus Lewkowitz, maintenant c’est Leroy !”
À cette époque, le Nord, c'était le charbon, et les mines. Papa nous a emmenés dans une péniche à charbon, sur l’Escaut. Ma tante a pris mon frère qui avait 5 ans dans ses bras. Lui il m'a dit, “rentre, rentre, rentre”. Alors j’ai répondu “non !” j'ai commencé à pleurer, “j'ai peur !”. Il m'a dit, “regarde, les Allemands, là, sur le pont ! Si tu ne rentres pas, ils vont tous nous fusiller”. Il nous a poussé dans cette péniche, et depuis, j'ai peur du noir. Vous savez, encore aujourd’hui, quand je rentre chez moi, je fais toujours attention qu'il y ait de la lumière dans l'escalier. C’est ainsi que nous avons traversé la zone occupée, jusqu'à la zone libre. Nous sommes restés trois jours sur cette péniche.
RCF. Et vous étiez au milieu du charbon, dans les cales ?
B.E. Je me souviens que j'étais assise sur du charbon. Il n'y avait rien à manger. J’ai le souvenir d'un paquet de biscuits, des petits beurres, et d’une bouteille d'eau. La nuit il y avait des escales, on essayait de trouver de la nourriture, des feuilles, des racines, et de l’eau. Je me suis retrouvée pleine de furoncles, dans un état terrible. Puis la péniche s’est arrêtée et nous avons pris un train qui allait vers Lyon. La Gestapo est montée pour contrôler les papiers. Je me souviens du regard de mon père qui nous intimait le silence. Il a sorti ses faux papiers, sous le nom de Leroy. C’était la dame de la boutique qui les avait fait faire. Vous savez, j’ai frôlé trois ou quatre fois la mort !

Puis nous sommes arrivés à Lyon, et nous avons rejoint le mari de ma tante qui était déjà là. Nous sommes restés quelques jours dans cet appartement. Un médecin a soigné mes furoncles, mais il n’y avait pas d’antibiotiques. Et puis un matin, il y a un type qui est arrivé : Nicolas. Après j’ai su qu’il s’appelait Kubler. Et papa nous a dit “Vous allez avec lui”. Un soir de septembre 1942, nous sommes donc partis : Nicolas, ma tante et mon petit frère, qui s'appelait Jacques. Nous avons pris le train Lyon-Chambéry, Chambéry-Lépin-le-Lac. Nous sommes descendus à Lépin, il y avait un poste frontière que nous avons traversé, puis nous avons commencé à marcher dans la montagne. Il faisait froid, on n'avait rien. J'avais un petit sac avec juste une robe. On a commencé à marcher, marcher, marcher. Et nous sommes arrivés dans un petit chemin, qui conduisait à une grange. Et à côté de la grange, il y avait une maison, mal éclairée. Et dans cette maison, il y avait un couple souriant, Victor et Joséphine Guicherd, qui était assis sur un banc et qui nous a dit : ”Bonsoir, vous restez avec nous maintenant”.
RCF. 1942, c'est vraiment là où la résistance s'organise. Ce Nicolas, vous savez qui il était ?
B.E. Oui. C’était un Juif polonais, membre d'un réseau de résistance. Mais ça, c'est M. Guicherd qui me l'a raconté. Quelques jours avant qu'on arrive, il fauchait son herbe devant sa maison et ce Nicolas passait par là. Il lui a dit, “Bonjour M. Guicherd, vous allez bien ?” Il parlait de tout et de rien, des récoltes, du temps, etc. Et arrive la question : “Vous avez des enfants ?” Alors Victor répond “non”. Nicolas demande : “Est-ce que vous aimeriez prendre deux enfants ?” Et M. Guicherd lui a dit “vous savez, nous sommes très pauvres, nous n'avons pas de confort”. Il n'y avait pas d'eau courante, seulement une pompe derrière la maison. Ce Nicolas lui a répondu : “Ces enfants n'ont pas besoin de confort, c'est une question de vie ou de mort”. Victor a dit : “Je vais en parler à la Joséphine”, et quelques instants plus tard : “ Amenez-les, amenez-les.”
Ces enfants n'ont pas besoin de confort, c'est une question de vie ou de mort.
RCF. Vous savez comment ils ont pris leur décision ? Parce qu’eux aussi risquaient gros.
B.E. Non. À l'époque, personne ne parlait. Mais nous n'étions pas les seuls qu’ils cachaient. Les cultivateurs avaient besoin de main-d'œuvre. Il y avait toujours trois gars qui travaillaient chez eux, dont un qui se cachait dans la grange et un autre dans une maison en contrebas.
Moi qui venais du Nord de la France, où on avait souffert de ne rien manger, tout d'un coup je me trouve avec un poulailler; je dois donner des graines aux poules, aller chercher les œufs qui sont tout frais. Elle trayait les vaches, et faisait du beurre à la baratte. C'était la belle vie ! Les petits déjeuners ! Il y avait des tartines, des œufs et du lait ! Et puis, il y avait douze vaches. Moi j'allais les garder, l'après-midi après l'école. C’est Madame Guicherd qui m'a inscrite à l'école. C’était l’école des religieuses. Je l’ignore, mais elles devaient bien savoir que j'étais juive. Nous étions douze filles, et j’étais la plus jeune.
Le curé montait à sa chaire et il disait aux gens “les Juifs sont en péril, aidez-les, donnez-leur à manger.”
Deux fois par semaine j’avais cours de catéchisme à l'église. Je me souviens des paroissiens, j'allais le dimanche à la messe. Le curé montait à sa chaire et il disait aux gens “les Juifs sont en péril, aidez-les, donnez-leur à manger.” Les curés ont été formidables !
RCF. La peur est absente de votre récit de vie à Dullin. Est-ce que vous perceviez la menace ?
B.E. Cette enfance a été une enfance très, très heureuse. Et je sens que j'appartiens à la Savoie. Pour moi, la Shoah ça a été après. Quand papa est venu nous chercher en 1945. Les Guicherd ne voulait pas nous laisser partir. Nous étions devenus leurs enfants. Et nous ne voulions pas partir non plus.
RCF. Qu'est-ce qu'ils sont devenus ? Vous avez forcément gardé des liens avec eux ?
B.E. Je suis toujours restée en contact avec eux. Toujours. La première fois que je suis rentrée d’Israël pour les voir, c’était en 1980, avec mon mari. Par la suite, chaque année, nous revenions. Ils m'ont donné beaucoup, beaucoup. C'est devenu mes parents. Je n'ai jamais connu ma mère. Mon père, très peu. L’important pour lui était que nous soyons Français et que nous ayons une bonne éducation. J’ai passé des années en pension. Alors qu'aujourd'hui, je sens que j'ai une famille que j'adore. C'est ma revanche sur la Shoah.

RCF. Aujourd'hui, vous êtes une des dernières témoins de cette époque-là. Qu'est-ce que vous voudriez que les jeunes générations gardent en tête ?
B.E. C’est important de garder mon témoignage, parce que dans quelques années... Mais il y a aussi un déni de la Shoah, vous savez. C'est pour ça que j'adore la Savoie. La Savoie, c'est l'endroit des maquisards. À Novalaise, à Pont-de-Beauvoisin, etc. Tout le monde a caché des Juifs. A aidé des Juifs. Alors que ce n’est pas le cas dans le reste de la France, pas partout en tous cas. Et moi, je considère que la Savoie est une île. Ce n’est pas comme ça dans le reste de la France. Et ce n’est pas comme ça chez nous non plus ! Ce n'est pas l'Israël que j'ai connu, moi. Ce n'est pas l'Israël où je suis allée vivre.
RCF. Vous pensez que ce déni de la Shoah que vous mentionnez est lié à ce que fait Israël en ce moment ?
B.E. Oui. Oui, la politique est très mauvaise avec ce Trump qui ne sait pas ce qu'il fait. Il change d'idée tous les deux jours. Donc on ne sait pas ce qui va arriver. Et le grand problème, pour moi, ce sont les religieux. Je ne serais pas allée vivre dans un pays avec une religion extrême. Je suis favorable à toutes les religions, à condition qu'elles ne soient pas contre une autre religion.


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