"Beaucoup d'aspects de sa vie sont encore méconnus des Français" : un livre retrace la vie et le parcours de Valéry Giscard d'Estaing
À l'occasion du centenaire de sa naissance, la Fondation Valéry Giscard d'Estaing est à l'origine d'un ouvrage retraçant la vie de l'ancien Président de la République. De l'Auvergne à l'Élysée, de ses relations avec Charles de Gaulle à celles avec Helmut Schmidt, du Zénith d'Auvergne à la création du G7. Une cinquantaine de personnalités ont pris la plume, sous la direction de Louis Giscard d'Estaing. Le maire de Chamalières et fils de Valéry Giscard d'Estaing est l'invité des radios RCF en Auvergne. Entretien.
Louis Giscard d'Estaing a dirigé la rédaction de "VGE, le visionnaire, retraçant la vie de son père et ancien Président de la République, Valéry Giscard d'Estaing. ©Franck de MagalhaesValéry Giscard d'Estaing est né en 1926. À l'occasion du centenaire de sa naissance, la Fondation du même nom est à l'origine d'un ouvrage retraçant la vie de l'ancien Président de la République puydômois. De son engagement dans l'armée de la France Libre à la présidence de la Région Auvergne, "VGE, le visionnaire", revient sur une vie hors du commun entre analyses des grandes réformes et anecdotes éclairantes. Écrit par une cinquantaine de plumes - proches, amis politiques, historiens - et sous le direction de Louis Giscard d'Estaing. Le maire de Chamalières, vice-président de Clermont métropole sur la vie de son père au micro de RCF en Auvergne.
RCF en Auvergne : Avant de rentrer dans le détail du livre et d'évoquer quelques points de cet ouvrage, pourquoi, selon vous, était-il important de retracer le parcours de votre père ?
Louis Giscard d'Estaing : C'est très important pour deux raisons. D'abord, parce que beaucoup d'aspects de sa vie sont encore méconnus des Français. Certes, parce qu'il y a le temps qui a passé depuis sa présidence de la République, mais aussi parce que, finalement, sa personnalité n'est pas connue dans toute sa dimension. Ça, c'était la première raison.
Pour que les Français, et les jeunes en particulier, découvrent cette personnalité exceptionnelle
La deuxième raison, c'est à l'occasion de cette date symbolique du centenaire de sa naissance, qu'il était important qu'un ouvrage de, on ne va pas dire de vulgarisation, parce que le terme n'est pas approprié, mais de meilleure connaissance de toutes les facettes de sa vie puisse être rendu disponible pour que les Français, et les jeunes en particulier, découvrent cette personnalité exceptionnelle.
RCF en Auvergne : C'est un message aux jeunes générations, qui ignorent peut-être quelle était l'action de ce président ?
Louis Giscard d'Estaing : Bien sûr. En particulier, le fait qu'il donne des droits nouveaux et très importants à la jeunesse. C'est l'abaissement de la majorité civile de 21 à 18 ans en 1974, dont nous continuons à bénéficier. Les jeunes Français, évidemment, à partir de 18 ans, ont acquis ainsi tous leurs droits. Et puis, les droits qu'il donne aux femmes, et bien sûr aux jeunes femmes, parmi toutes celles qui bénéficient des mesures, en particulier la loi Veil qu'il fait voter.
RCF en Auvergne : Concernant cette loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse, ce nouveau droit, ce que j'ai appris en lisant le livre, c'est que le président Giscard d'Estaing était plutôt hostile à cette mesure par son histoire, mais il sent que c'est une aspiration de la société et il pousse en sa faveur…
Louis Giscard d'Estaing : Oui, parce qu'il ressent aussi une grande injustice sociale et sociétale, puisqu'en fait, d'autres pays autour de la France avaient autorisé l'interruption volontaire de grossesse. Et donc, il y avait une inégalité entre les femmes ou les jeunes femmes qui pouvaient aller se faire avorter en dehors de France, et qui considéraient qu'à un moment donné, il fallait résoudre cette problématique sous un angle à la fois sociétal, c'est-à-dire donnant des droits aux femmes d'exprimer leur choix, mais aussi un choix de santé publique, puisque les femmes qui faisaient pratiquer une interruption volontaire de grossesse en France étaient susceptibles de le faire dans de très mauvaises conditions sanitaires, avec quelquefois des situations dramatiques.
Et donc, il a demandé à la ministre en charge de la santé, sous cet angle-là, de prendre en charge ce projet de loi, et c'est donc Simone Veil qu'il avait nommée première femme qu'il nomme au gouvernement sous la Vème République, à la tête d'un ministère de plein exercice, et ensuite, il nommera neuf femmes au gouvernement pendant son septennat.
RCF en Auvergne : Simone Veil a signifié à la fin de sa vie que c'était bien Valéry Giscard d'Estaing qui avait vraiment poussé pour cette loi, à l'heure où une bonne partie de la droite soit voulait soutenir sans vraiment lutter, soit était carrément opposée. Il a poussé sa ministre, il était vraiment avec elle…
Louis Giscard d'Estaing : Absolument, il l'a soutenue, on va dire, de toutes ses forces politiques, puisqu'il n'était pas majoritaire dans sa majorité parlementaire, puisqu'il ne pratique pas de dissolution en 1974, et donc le groupe de son parti politique, des Républicains indépendants, était minoritaire dans la majorité politique, et donc il nomme Jacques Chirac Premier ministre, parce qu'il est issu précisément de la tendance majoritaire, à l'époque l'UDR, et par ailleurs, il choisit une femme pour porter avec conviction, et avec toute la profondeur de la personnalité de Simone Veil, de porter ce projet de loi.
RCF en Auvergne : Je fais un bond en arrière. En 1944, à la fin de la guerre, Valéry Giscard d'Estaing a 19 ans, et il s'engage dans l'armée contre l'avis de son père. Pourquoi ?
Louis Giscard d'Estaing : Oui, parce qu'il considère en fait, en août 1944, il considère que la guerre n'est pas finie, que certes Paris vient d'être libérée, il entend le discours du général de Gaulle à l'hôtel de ville de Paris, le 27 août 1944, le général de Gaulle qui dit : "Paris martyrisé, Paris outragé, mais Paris libéré par ses propres forces". Mon père se dit : "Oui, mais pendant ce temps-là, Hitler est toujours en place à Berlin, la guerre n'est pas finie, il reste à libérer tout le reste de la France".
RCF en Auvergne : Cette phrase de de Gaulle, il dira que c'est le premier mensonge d'État auquel il assiste…
Louis Giscard d'Estaing : Oui, il considère qu'évidemment, en disant "Paris libéré par ses propres forces", c'est occulter le rôle du débarquement en Normandie, et même en Provence, des Américains et des Anglais, aux côtés des quelques Français, des forces françaises libres, et c'est pour ça qu'il décide de s'engager dans l'armée française, dans l'armée de Delattre, et il rejoint, contre l'avis de son père au départ, mon grand-père est très réservé sur le fait que mon père interrompe ses études. Il était en classe préparatoire pour essayer de rentrer à l'école Polytechnique et il y rentrera finalement deux ans plus tard, après avoir fait la guerre.
RCF en Auvergne : Dans cet ouvrage, on n'en apprend plus sur sa relation avec Charles de Gaulle, notamment lorsqu'il est nommé ministre des Finances. Ce qui est très drôle, c'est qu'on voit des correspondances, des petits mots, des phrases qui indiquent que Charles de Gaulle appréciait son esprit d'initiative, contrairement peut-être au conservatisme de Pompidou ?
Louis Giscard d'Estaing : Oui, je crois que vous avez absolument mis le doigt sur un point essentiel dans la relation très particulière et privilégiée que mon père et le général de Gaulle entretiennent. Mon père est issu de la formation de polytechnicien, une formation d'ingénieur. Et le général de Gaulle, en fait, a une formation militaire, mais littéraire. Il fait Saint-Cyr, mais avec le concours côté littéraire.
Je n'ai pas eu de meilleur grand argentier que lui
Donc le général de Gaulle s'appuie sur ce jeune polytechnicien qu'il nomme ministre des Finances pour mieux comprendre les mécanismes économiques, puisqu'il considérait qu'il bénéficiait dans son gouvernement d'un excellent grand argentier. Il dit : "Je n'ai pas eu de meilleur grand argentier que lui", en faisant référence au fait qu'il garde mon père ministre des Finances pendant 4 ans, tout en étant le chef de file du parti non gaulliste Les Républicains indépendants, qui effectivement exprime, par le mot indépendant, leur liberté de ton par rapport à certains aspects de la politique du général de Gaulle.
Probablement le plus gaullien des présidents qui ont suivi le général de Gaulle
RCF en Auvergne : Cependant, il ne va pas être reconduit au ministère des Finances, plus tard lors du référendum de 1969 qui aboutira sur la démission du général de Gaulle, il prononce le célèbre "Oui, mais…". C'est une fin un peu plus tendue, mais il y aura toujours du respect entre ces deux hommes-là ?
Louis Giscard d'Estaing : Fondamentalement, c'est une relation très forte, parce que, sur le plan de la politique étrangère, on le verra peut-être ensuite, quand il est président de la République, en réalité, il est probablement le plus gaullien des présidents qui ont suivi le général de Gaulle, dans la mesure où il respecte les grands équilibres que le général de Gaulle avait souhaité mettre en place, notamment les grands équilibres d'indépendance de la France vis-à-vis des États-Unis, mais aussi en allant rendre visite, pour la première fois, comme président français à des pays non-alignés, je pense à l'Inde, à ce grand voyage officiel en 1980, où il est aux côtés d'Indira Gandhi, pour démontrer que la France fait partie de ses grandes puissances nucléaires. Nucléaires militaires, mais lui, il développe le nucléaire civil, au bénéfice de l'électricité, dont nous bénéficions encore aujourd'hui, et il est effectivement dans la continuité, c'est le changement dans la continuité, vis-à-vis de la politique du général de Gaulle.
RCF en Auvergne : Il y a aussi eu des dissensus entre les deux hommes sur la question algérienne. Même si Valéry Giscard d'Estaing ne l'expose pas à l'époque pour ne pas influer sur l'opinion publique…
Louis Giscard d'Estaing : Il refusera au général de Gaulle le fait de participer aux négociations qui vont aboutir aux accords d'Évian. Il est secrétaire d'État aux Finances en 1960, et le général de Gaulle lui demande de participer aux négociations avec le FLN. Mon père dit : "Non, ça fait partie des choses que je ne peux pas accepter". Et de Gaulle le respecte.
RCF en Auvergne : Alors qu'il aurait pu lui tordre le bras ?
Louis Giscard d'Estaing : Absolument, oui. Et mon père dit :"Si jamais ça met en cause ma participation au gouvernement, je le comprendrai". Et le général de Gaulle n'insiste pas.
RCF en Auvergne : Parlons de sa vision européenne, développée dans le livre. Il n'était pas si opposé que ça à la vision de de Gaulle. Comme lui, Valéry Giscard d'Estaing soutient une Europe des nations ?
Louis Giscard d'Estaing : Oui, et il est surtout absolument convaincu de la nécessité de la réconciliation franco-allemande comme l'élément essentiel de la construction européenne. Et comme il y avait eu le général de Gaulle et Konrad Adenauer, lui fonde avec Helmut Schmidt, qui prend ses fonctions en Allemagne exactement en même temps que lui-même devient président français. Il crée une relation privilégiée avec l'Allemagne pour développer une construction européenne respectueuse des États.
Absolument convaincu de la nécessité de la réconciliation franco-allemande
Et d'ailleurs, de ce point de vue-là, il n'est pas du tout contraire à un certain nombre de principes que le général de Gaulle avait institués. Mais il veut faire évoluer la construction européenne pour qu'elle soit plus intégrée sur un certain nombre de sujets, en particulier la monnaie. Et c'est avec le Chancelier Helmut Schmidt qu'il met en place le système monétaire européen qui donne naissance à l'euro, dont aujourd'hui plus personne, y compris les souverainistes, ne met en cause le bien-fondé.
RCF en Auvergne : Ces deux hommes, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing, ont fait la Seconde Guerre mondiale. L'un dans le camp allemand, l'autre du côté de la France Libre. Forcément, ça forge des hommes et des dirigeants politiques ?
Louis Giscard d'Estaing : Exactement, ils sont l'un et l'autre issus de cette période, évidemment charnière dans leur vie, qui ont fait qu'ils se sont retrouvés de part et d'autre dans cette terrible Deuxième Guerre mondiale. Et ils décident de mettre leur énergie, leur pouvoir politique au service de la construction d'un projet européen, mais au-delà, puisque c'est aussi le lancement du G7, avec le président américain, Gerald Ford, et Helmut Schmidt, qui participent à cette première réunion du G7, qui a lieu au château de Rambouillet en novembre 1975. C'est la première fois que les sept pays, à ce moment-là, il y en a six, le Canada rejoindra l'année suivante, ces principales économies occidentales se trouvent réunies pour justement assurer une coordination après le choc pétrolier de 1973, qui a beaucoup déséquilibré les économies de ce qui était alors le Bloc occidental, puisqu'on était encore dans la période du Bloc soviétique et de la guerre froide.
RCF en Auvergne : Son Septennat s'achève en 1980. Valéry Giscard d'Estaing est battu par la gauche, représentée par François Mitterrand. Entre ces deux hommes, il y avait du respect. Cela s'illustre notamment lors de l'inauguration du musée d'Orsay avec un courrier adressé à son prédécesseur que l'on retrouve dans l'ouvrage.
Louis Giscard d'Estaing : Oui, c'est un moment très intéressant dans ce livre, c'est un document qui nous a été proposé par les Archives nationales. C'est la lettre manuscrite que François Mitterrand envoie à Valéry Giscard d'Estaing pour lui demander de venir assister à l'inauguration du musée d'Orsay, le 1er décembre 1986, donc c'est cinq ans après 1981. Entre temps, les travaux ont été réalisés, l'ensemble des peintures et des objets d'art ont été installés dans le musée d'Orsay, et c'est une inauguration officielle, et François Mitterrand insiste beaucoup et dans de très beaux termes pour que celui qui a été l'initiateur, il dit : "C'est vous qui avez initié ce musée, c'est vous qui l'on doit ce musée. Vous devez être présent pour assurer justement la continuité de l'État".
RCF en Auvergne : Sans parler d'amitié, il y avait une cordialité républicaine ?
Louis Giscard d'Estaing : Oui, il y a dans l'esprit de François Mitterrand, je crois qu'il y a un respect très très fort par rapport à ce qu'il représente quand même son prédécesseur à la présidence de la République. D'ailleurs, sur le plan politique, l'élection de 1980 ne remet en cause aucune des avancées qui ont été réalisées précédemment, pendant le septennat de Valéry Giscard d'Estaing. En réalité, ils ne remettent rien en cause, donc ce qui veut dire qu'ils prennent les acquis et après ils prendront d'autres initiatives qui seront beaucoup plus malheureuses sur les finances publiques. Je pense à l'abaissement de l'âge de la retraite de 65 à 60 ans en 1980 qui est une décision catastrophique pour nos finances publiques et dont nous continuons à subir les conséquences maintenant. Mais sur le reste, François Mitterrand a finalement bénéficié de toutes ces avancées qui auront été prises par son prédécesseur.
RCF en Auvergne : On ne peut pas terminer cet entretien sans parler de l'Auvergne.
Le début du livre est consacré à son héritage familial évidemment très ancré en Auvergne. Valéry Giscard d'Estaing fut élu député dès 1956, il termina aussi par un mandat régional à la tête de la région en 2004. Il a exercé quasiment tous les mandats ici même à la mairie de Chamalières. Qu'est-ce que vous retenez vous de Valéry Giscard d'Estaing en Auvergne ?
Louis Giscard d'Estaing : Une vision de l'accès ou de l'accessibilité vers l'Auvergne.
Effectivement, le désenclavement autoroutier. On vient de célébrer d'ailleurs l'autoroute A89, le rôle qu'il joue et ensuite avec Jacques Chirac, pour désenclaver l'Auvergne vers la Corrèze. Mais c'est également la Grande Halle d'Auvergne, au-delà de Vulcania qui a passé le cap des huit millions de visiteurs. C'est-à-dire que c'est une réalisation touristique et attractive majeure. Mais le Sommet de l'élevage, où a-t-il lieu ? C'est à la Grande Halle d'Auvergne qu'il a construit quand il est président du conseil régional. C'est également une belle trace qu'il a laissée avec le Zénith pour la jeunesse et pour les événements culturels.
RCF en Auvergne : Une dernière question, plus centrée sur l'homme, vous qui l'avez accompagné tout au long de ses années, lorsqu'il était à l'Élysée et plus tard dans sa vie. Quelle relation entretenait-il avec les Auvergnats ? Est-ce qu'il appréciait venir ici, voir les gens d'ici ?
Louis Giscard d'Estaing : Ah oui, vous demandez à tous ceux qui l'ont côtoyé quelle était leur perception. C'était quelqu'un d'extrêmement simple dans les rapports humains. Il pouvait impressionner parce qu'intellectuellement ou par sa stature, ça pouvait créer une forme de distance. Mais en réalité, c'était quelqu'un d'extrêmement simple et très chaleureux dans les rapports humains. Et tous ceux qui l'ont côtoyé en gardent ce souvenir.


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