Bâti ancien : manque-t-on d’artisans pour sauver les vieilles pierres ?
Face aux défis écologiques, le bâti ancien connaît un regain d’intérêt. Mais le secteur manque d’artisans qualifiés pour rénover et réhabiliter ce patrimoine dans les règles de l’art.
La Normandie regorge de maisons anciennes, un petit patrimoine vernaculaire à préserver ©RCF MancheOn les aperçoit le long des routes, au bord des chemins, au milieu des champs : des maisons, en terre ou en pierre, se mariant harmonieusement avec le paysage normand. « Le bâti ancien concerne tout ce qui a été construit avant 1948, parce que c’est l’époque où les méthodes de reconstruction ont radicalement changé. Le bâti ancien ne concerne pas seulement les châteaux et les manoirs, il y a aussi le bâti rural non protégé, non classé qui fait le charme des villages et des campagnes. C’est une part importante de notre patrimoine qui a souvent été maltraitée, mal considérée », explique Florence de Groot, déléguée pour la Manche de Maisons paysannes de France.
Le bâti ancien, qui abrite environ 11 millions de logements, soit un tiers du parc français, connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. « Dans un souci de préserver les sols, la tendance actuelle est plus à la réhabilitation qu’à la construction. » Le bâti ancien présente également des qualités en matière d’isolation, de ventilation, de confort d’habitation et se révèle plus durable.
Des formations qui manquent de candidats
Face à la demande des entreprises et de la Région, le lycée des métiers Thomas Pesquet à Coutances a ouvert il y a quelques années plusieurs formations sur le bâti ancien, mais peu de candidats se présentent. Le Bac Pro «Intervention sur le patrimoine bâti option maçonnerie», ouvert en 2023, compte seulement quatre apprenants sur les 12 places disponibles cette année. Même constat pour le CAP «Taille de pierre». « Ça fait déjà sept ans qu’on est à moins de cinq personnes. Cette année, ils sont deux », explique Stéphane Lemasson, directeur délégué aux formations professionnelles et technologiques au lycée Thomas Pesquet de Coutances. Par manque d’effectif, l'Éducation nationale fermera cette formation de tailleur de pierre à la rentrée prochaine, mais elle restera ouverte en parcours GRETA, avec des modules adaptés pour les salariés d’entreprises. « Le souci, ce ne sont pas les débouchés, mais le recrutement », explique Stéphane Lemasson.
Pour avoir un compagnon formé et aguerri, il faut une dizaine d’années environ
Une formation qui demande du temps
Jonathy Magdelaine, fondateur de Maisons d’Histoire à Coutances, est plus mitigé sur le manque de candidats. L’entreprise, reconnue dans le secteur du patrimoine, reçoit de très nombreux CV, notamment de la part d’adultes en reconversion professionnelle. Pour lui, le problème réside dans le temps nécessaire à la formation. « Pour avoir un compagnon formé et aguerri, il faut une dizaine d’années environ. » Dans la Manche, les artisans doivent en plus apprendre à travailler avec une diversité de matériaux et de mode de construction. « Pour énumérer quelques exemples en géologie et pour la taille de pierre, vous avez la pierre de Montmartin qui est un calcaire marbrier, le granite de Chausey, le granite de Carole, le granite de Saint-Michel-de-Montjoie. À Coutances, vous avez la pierre de Cambernon. Au nord du Cotentin, vous avez le granite de Cosqueville et puis vous avez une autre pierre encore sur la Hague. Donc, pour former un compagnon dans la région, c'est très long, il faut beaucoup d'expérience. On parle d’IA, parlons d’IH, intelligence humaine. Les connexions neurologiques se font par répétition de gestes », explique celui qui est maître artisan d’art en taille de pierre. Avec son entreprise d’une vingtaine de personnes, il ne peut pas former plus de quatre personnes en même temps. Ce long temps de formation nécessite de recruter les bonnes personnes au départ. « Ce qui est primordial, c’est l’amour du métier. Je vais jusqu’à parler d’épanouissement au travail. »

Un besoin d’artisans qualifiés dans le plus grand nombre d’entreprises
Jonathy Madgelaine avoue que les entreprises de restauration de monuments historiques comme la sienne attirent davantage. « Forcément, pour un jeune qui s’oriente vers la maçonnerie, il est plus encourageant de travailler sur un château ou une église. Néanmoins, c’est le même métier pour restaurer une grange en campagne. » Un propos approuvé par Florence de Groot : « Il y a un réel manque d’artisans qualifiés pour le bâti ancien simple, les maisons rurales qui sont construites avec les mêmes principes que les châteaux, manoirs, églises et mériteraient les mêmes attentions, le même savoir-faire. Les maçons non formés au bâti ancien appliquent des méthodes non adaptées. » Un manque d’artisans qui conduit de nombreux propriétaires à se former eux-mêmes pour réaliser des petits travaux.
« On a tous été surpris au moment de la reconstruction de Notre-Dame, de voir qu’il y avait plein de tailleurs de pierre. Dans les monuments historiques, on utilise toujours ces méthodes anciennes. Mais il s’agit d’entreprises très spécialisées qui ne font que ça », reconnaît Jonathy Magdelaine. Pour lui, il faudrait que les entreprises locales de maçonnerie classique soient également en mesure d’intervenir sur le bâti ancien. « Les artisans devraient s’intéresser davantage aux formations continues disponibles. C’est important de faire monter en compétences les compagnons, pour qu’ils s’épanouissent au travail. » De son côté Florence de Groot approuve l’idée d’un architecte de demander dans les commandes publiques que les artisans soient formés pour faire monter leur niveau de compétence.
Les trois invités s’accordent sur le besoin de revaloriser les métiers manuels auprès des plus jeunes. Stéphane Lemasson, directeur délégué aux formations professionnelles et technologiques et menuisier de métier, regrette les erreurs d’orientation au niveau de la troisième. « Il faut casser l’idée, notamment de la part des parents, que si tu es un bon élève, tu vas vers un enseignement général.» Pour Jonathy Magdelaine, à l’heure des réseaux sociaux et de beaucoup de non-sens, il est important de « retrouver un métier qui a du sens, où c’est palpable, où on construit quelque chose, même si c’est dur ». Florence de Groot invite à lire La vie solide : La charpente comme éthique du faire, l’histoire inspirante d’Arthur Lochmann, un étudiant en philosophie devenu charpentier. Un itinéraire dans lequel se reconnaissent beaucoup d’adultes en reconversion professionnelle aujourd’hui.


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