Au tribunal de Privas, La Famille missionnaire de Notre Dame nie toute dérive
Lundi 19 janvier s’est ouvert le procès pénal de la Famille missionnaire de Notre-Dame au tribunal de Privas. Cette congrégation catholique, basée en Ardèche, et son supérieur, sont accusés d’emprise sur certains de ses membres.
Gérald Pinède sur les bancs des prévenus au tribunal de Privas © RCF - Fanny GastaldiAu tribunal de Privas, le procès de la Famille missionnaire de Notre-Dame (FMND) et de son responsable, Gérard Pinède, s’est ouvert lundi 19 janvier, par une demande de renvoi de la part de la Défense. L’avocat de la congrégation, Me Jérôme Triomphe, a regretté un manque de temps pour étudier les 9 000 pièces saisies à l’évêché de Viviers, au courant du mois de décembre. Une demande rejetée par la cour, suivant la volonté de la procureure : au nom du "droit à un procès dans un délai raisonnable" et compte tenu "des difficultés de santé du prévenu", âgé de 74 ans, et des "difficultés des victimes à témoigner, que le temps judiciaire ne fera que décourager".
Ces témoignages de potentielles victimes ont été dévoilés à la lecture du rapport d’enquête par le juge. Ils évoquent notamment un manque de discernement à l’entrée dans la congrégation, une anxiété et une peur, une pensée unique empêchant la critique, un culte de la personnalité des fondateurs, une infantilisation des membres par les supérieurs ou encore une difficulté pour s’en extraire.
"Il y a pu y avoir des maladresses"
Pendant une journée et demie, le père Bernard Domini, Gérard Pinède de son nom civil, s’est défendu de ces accusations, répondant aux questions du président de séance, des avocates des parties civiles, de la procureure de la République puis de la Défense. Accusé de recruter des jeunes postulants, le supérieur de la FMND a répondu : « Nous faisons rentrer à 18 ans ceux qui ont suffisamment de maturité, puis nous avons un an de postulat et deux ans de noviciat ». Sur les conditions matérielles, « chaque membre de la communauté a une vie très équilibrée », a-t-il assuré. La toilette aux lavabos, un choix personnel, « je n’ai jamais interdit à personne de prendre une douche ». La suractivité des membres, le manque d’intimité : « un choix de vie » à l’entrée dans la communauté. Concernant la rupture avec l’extérieur, le Supérieur conteste l’accusation, citant un communiqué des familles Domini, signé par 143 parents de membres, une semaine avant l'ouverture du procès.
Des documents présentés au cours de l’audience pourraient toutefois aller à l’encontre des déclarations de Gérard Pinède : des courriers personnels annotés, laissant penser à une lecture de la part des Supérieurs ; des documents transmis aux membres pour préparer la visite apostolique, questionnant leur liberté de parole ; des « revues de presse » avec peu d’information. Ou encore les extraits du rapport de la visite apostolique de 2019, dévoilés pour la première fois, et évoquant une situation à la fois « hallucinante et triste » avec une « congrégation à deux visages, l'un exaltant, généreux, spirituellement sain et un autre, plus caché, une communauté qui se sait élue et dont les membres seront sauvés ». Après deux heures de questions, Gérard Pinède a déclaré : « je ne suis pas parfait, il y a pu avoir des maladresses ou des choses qui ont blessé. Mais de là à dire que tout va mal dans la Famille missionnaire de Notre-Dame… »
Le "charisme nouveau bouscule"
« Ce qui est dénoncé en réalité, c’est le caractère systématique de l’emprise », a affirmé Céline Nainani, procureur de la République. À l'appui, plusieurs témoignages de membres en souffrance psychique, faisant état d'une surveillance, d'épuisement et d'absence de liberté. Un « certain assujettissement » qui serait permis par « une utilisation détournée » de l'évocation du diable ou du vœu d'obéissance, formulé à l'entrée dans la congrégation. « Je n’ai jamais instrumentalisé quoi que ce soit », se défend le prévenu. « Je n’ai jamais dit, au nom du vœu d’obéissance, je vous demande de faire ceci ou cela ! »
La procureure de la République, Céline Nainani, a, aussi, insisté sur le lien avec l’Église : les « constats sévères des évêques de Viviers successifs », les signalements envoyés à la Conférence des évêques de France qui a saisi la police, les mises en garde du Vatican… « Comment vivez-vous cela ? Y a-t-il une remise en question ? », a interrogé la procureure. « J'ai toujours pris en considération ce que les évêques pouvaient me dire », a-t-il réagi, ajoutant ensuite « que dans l'Église, il y a une totale liberté d'opinion ». Ensuite interrogé par ses avocats, le père supérieur de la congrégation a reconnu que « le charisme nouveau de la communauté, bouscule l’Église – une seule famille avec un gouvernement commun et deux branches, l'une féminine, l'autre masculine. Mais nous essayons de servir l'Église de notre mieux, cela n’est pas très bien compris aujourd’hui. »
L’audition de Gérard Pinède s’est terminée par les questions de la Défense autour du discernement des vocations, de la réalité souvent méconnue de la vie religieuse, des définitions des trois vœux des membres de la FMND : pauvreté, chasteté et obéissance, ou encore des croyances catholiques, faisant référence à Dieu, à Lucifer ou encore à la vie éternelle. Me Jérôme Triomphe a déploré qu’on demande « à un tribunal civil de juger la vue religieuse et de se faire l’interprète authentique de ce qui relève de la liberté de religion ».
