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RCF Isabelle Chartier Siben, une victimologue à l'écoute des victimes d'abus dans l'Église catholique

Isabelle Chartier Siben, une victimologue à l'écoute des victimes d'abus dans l'Église catholique

RCF, le 11 juin 2024  -  Modifié le 13 juin 2024
Témoin Isabelle Chartier Siben, victimologue : "Mes patients m'édifient"

Isabelle Chartier Siben accompagne des victimes d'abus spirituels, psychiques ou physiques depuis plus de trente ans. Parmi elles, des personnes qui ont été abusées au sein de l'Église. Pour la médecin victimologue, qui est elle-même catholique croyante, "quand la manipulation vient de l’Église elle est particulière…"

"J’ai malheureusement appris, comme l’a fait Jean-Marc Sauvé avec la Ciase, qu’il y avait des choses qu’on ne pouvait pas imaginer qui se passait dans l’Église", témoigne Isabelle Chartier Siben ©Thomas Delsol / Hans Lucas "J’ai malheureusement appris, comme l’a fait Jean-Marc Sauvé avec la Ciase, qu’il y avait des choses qu’on ne pouvait pas imaginer qui se passait dans l’Église", témoigne Isabelle Chartier Siben ©Thomas Delsol / Hans Lucas

Cela fait plus de trente ans qu’Isabelle Chartier Siben accompagne des victimes d’abus physiques, psychiques, spirituels. En 2002, elle a fondé l'association C'est à dire, pour accompagner les victimes et les diriger vers les structures adaptées. Elle est notamment sollicitée par des communautés religieuses, des diocèses ou directement des personnes abusées au sein de l’Église catholique. Pour la victimologue, "quand la manipulation vient de l’Église elle est particulière…"

Le combat d’une vie

Isabelle Chartier Siben a consacré sa vie à l’écoute et l’accompagnement des victimes d’abus. "Ma vie est consacrée à ça. Il n’y a pas un jour où je ne travaille pas." Les raisons d’un tel engagement, elle les expose dans son livre, "3 jours dans la nuit - Carnet d'une victimologue au cœur des abus" (éd. L’Emmanuel, 2024).

"Mes patients m’édifient, dit-elle, mon but est de les aider à trouver une étincelle de vie sous les décombres… Et moi, c’est quelque chose qui me remplit de bonheur lorsque s’allume cette petite flamme qu’on cherchait parfois depuis des semaines, des mois et parfois des années."

Avec ses patients, elle va "au bout". "On est obligé de tout nettoyer et de tout entendre", dit-elle. Y compris les zones d’ombre pour tenter de "remettre le monde à l’endroit : où est le bourreau, où est ma responsabilité ?" Ainsi, la victimologue le dit très clairement : "Un mineur n’a aucune responsabilité. Pour les adultes, s’il y a une toute petite responsabilité il faut la reconnaître, de façon à ne pas enfermer la personne dans son état de victime."

 

Mes patients m’édifient, mon but est de les aider à trouver une étincelle de vie sous les décombres…

 

Ce qui a changé avec le rapport Sauvé

En 2021, la parution du rapport Sauvé a mis au grand jour le nombre de nombre de victimes et donné du poids à leur témoignage. Avant cela, Isabelle Chartier Siben avait beau fournir "à certains évêques des dossiers très documentés", elle n’était "pas très bien reçue". "On se méfiait beaucoup de moi, raconte-t-elle, c’était quelque chose qui n’était pas accepté au sein de l’Église, on ne pouvait pas en parler !... Je préférais œuvrer dans l’anonymat tout en aidant les personnes victimes."

Aujourd’hui, elle travaille "main dans la main" avec un certain nombre de responsables de communautés, avec des prêtres, avec des évêques… Mais tout n’est pas réglé. "Une ou deux fois, j’ai eu peur pour ma vie sur certains dossiers et donc pendant un certain temps j’ai fait attention." Isabelle Chartier Siben a reçu des menaces. "J’en sais beaucoup, explique-t-elle, et même si moi on me supprime il y a certains dossiers qui sont à l’abri…"

 

Abus : quand la manipulation vient de l’Église

Pour faire un tel métier, il faut de la "solidité intérieure", comme le dit la victimologue. Et peut-être plus encore quand il s’agit de personnes victimes au sein de l’Église catholique. Isabelle Chartier Siben est croyante, catholique. "J’ai malheureusement appris, comme l’a fait Jean-Marc Sauvé avec la Ciase, confie-t-elle, qu’il y avait des choses qu’on ne pouvait pas imaginer qui se passait dans l’Église et que la prise de conscience n’avait pas du tout été suffisante et la manière dont ça avait été traité était catastrophique."

Pour Isabelle Chartier Siben, quand c’est au sein de l’Église que l’on a été abusé, les conséquences sont plus lourdes encore. "Lorsque le mal survient de la famille ou d’un milieu de loisir, explique-t-elle, il y a toujours un espoir en un autre chose, même chez ceux qui n’appartiennent pas à une religion particulière." Mais lorsque l’abuseur est en lien avec la religion, quelque part c’est comme si le mal venait de Dieu lui-même.

La gravité des abus, même ceux qui ne laissent pas de traces visibles, même ceux qui surviennent "dans la douceur", c’est ce qu’Isabelle Chartier Siben l’a apprise de ses patients. Une patiente lui a raconté avoir été un jour "simplement" touchée à la poitrine par un prêtre et être restée après cela profondément atteinte et blessée. "Le plus souvent ces abus sexuels surviennent dans la douceur", observe la victimologue, et chez ceux qui en sont victimes, "en eux tout a changé".

 

Comment devient-on victimologue ?

La victimologie part du principe "qu’il y a un moment donné où des personnes ont été agressées et ça a changé leur vie, il y a eu un avant et un après". Isabelle Chartier Siben ne se destinait pas à être victimologue, encore moins auprès de victimes d’abus au sein de l’Église catholique. Elle savait en revanche dès l'enfance qu'elle voulait être médecin. Puis elle s’est formée en théologie. "J’ai été appelée dans des établissement scolaires en tant que médecin chrétien pour faire des séances de prévention des conduites à risques : alcool, drogue, suicide et sida."

Petit à petit, à l’issue de ses interventions, on venait la trouver. À force de recevoir des témoignages de victimes de violences intrafamiliales pour la plupart, Isabelle Chartier Siben s’est formée. En psychologie, puis en psychothérapie et en victimologie. "Avant la victimologie faisait partie de la criminologie. C’est très important que ce soit séparé car ça permet d’aborder pleinement les choses de manière entière et spécifique... Les personnes victimes ne sont pas des personnes criminelles."

Il lui arrive toutefois de recevoir des abuseurs : "Quand il y a un risque suicidaire on me les adresse. Avant qu’ils soient pris en charge par les structures adaptées." Il existe aujourd’hui des centres spécialisés, les Criavs (Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles). 

 

Mon espérance est dans le fait qu’on peut accéder au Christ si on reste dans la vérité

 

Une épreuve de foi ?

Chez les victimes d’abus dans l’Église, ce qui est profondément atteint, c’est "la confiance". Être trahi par "des hommes qui se disaient soit successeurs des apôtres, soit engagés dans le célibat si je parle des prêtres, engagés à la suite du Christ", cela "détruit". "Et ça détruit dans les profondeurs de mon être, c’est sur le plan spirituel que je suis touché, je suis touché dans le sanctuaire de mon âme, dans ma relation à Dieu."

Sa mission d’écoute et d’accompagnement des victimes, en particulier au sein de l’Église catholique, voilà qui représente une épreuve de foi. "Effectivement, j’ai beaucoup perdu dans ma confiance dans l’Église, dans les hommes qui constituent d’Église. De temps en temps ça me fait peur de me dire : Sur quoi je vais encore tomber comme horreurs ?" Toutefois Isabelle Chartier Siben assure qu’elle "n’a pas de difficulté" à réciter le Credo, la profession de foi des catholiques où il est dit : "Je crois en l'Église, une, sainte, catholique et apostolique..." Mais cela "oblige" à "revitaliser [sa] relation au Christ".

Dans la pratique de son métier, Isabelle Chartier Siben veille à être très entourée. "Des personnes autour de moi m’aident à bien me situer." Elle travaille avec des juristes, des canonistes, des théologiens… "Quelques fois, c’est très dur, on a envie de hurler, pratiquement de frapper certaines personnes." Ce qui l’aide à poursuivre sa mission ? La marche en nature, pouvoir de temps en temps "se détacher des êtres humains". "Et mon espérance est dans le fait qu’on peut accéder au Christ si on reste dans la vérité."

 

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Cet article est basé sur un épisode de l'émission :
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